Lutter contre les insécurités humaines…

… pas si simple sans volontés coopératives

Le monde, […] est marqué par la conjonction de plusieurs phénomènes globaux : expansion démographique, crises économique, sanitaire, alimentaire, environnementale et climatique.

Ce mouvement se traduit par une montée des inégalités, une soif renouvelée de domination et une résurgence des revendications identitaires. Cependant, depuis le tournant du siècle, l’émergence protestataire marque une nouvelle étape de la mondialisation, esquissant de nouveaux possibles pour le monde de demain.

Un monde se décompose

Avec la fin de la bipolarité, le marché libéral devait tout contrôler. Le politique asphyxié perdait sa vertu régulatrice alors que le social se réduisait à la théorie du ruissellement.

Les résultats furent désastreux : flambée du chômage, de la précarité et de la pauvreté. L’essor des flux internationaux rendait aussi le monde plus interactif, fragilisant la souveraineté des États, qui repose sur la territorialité, au fondement de la codification internationale.

[…] La mondialisation d’aujourd’hui, dont les États-Unis furent les promoteurs, les effraie désormais. Elle ébranle leur confort hégémonique, notamment avec la montée des pays émergents dont la Chine. Sur un fond de ressentiment, d’insécurité sociale et culturelle, de peur du déclassement, de l’immigration, d’une perte de confiance dans les institutions, Washington prône un repli, prend ses distances avec les institutions internationales et promeut les idéologies du grand remplacement et du choc des civilisations à la base du communautarisme et du nationalisme.

Ce nationalisme se distingue de celui promu par l’esprit de revanche (Russie, Turquie, Chine) ou par le désir d’affirmation (Brésil, Inde, Chine). Il se traduit par l’accession au pouvoir de leaders populistes tels Jair Bolsonaro, Narendra Modī, Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan et Benyamin Netanyahou qui plongent leur pays dans une longue et profonde régression démocratique. Ce nationalisme entretient le lien avec la guerre et l’explosion des dépenses militaires.

La mondialisation change aussi les formes de conflictualité.

Pendant des siècles, la menace était liée à la puissance destructrice de l’autre. Il en résultait un monde de cloisonnement et de stigmatisation. Les guerres interétatiques, qui n’ont pas disparu, comme en témoigne le conflit en Ukraine, se font pourtant plus rares. Désormais, les conflits résultent davantage d’une multitude de souffrances sociales liées à la décomposition des sociétés. Ainsi, on assiste à une recrudescence des confrontations intra-étatiques avec, à côté des États, de nouveaux acteurs transnationaux, comme les multinationales, des entrepreneurs identitaires, culturels, religieux, voire ethniques, des milices, qui profitent du relâchement des allégeances citoyennes et des inégalités pour se lancer dans une concurrence effrénée afin de se partager les dépouilles de territoires.

Pourtant, les puissances occidentales continuent d’interpréter les enjeux sociaux sous l’angle de puissance politico-militaire. Elles sont convaincues que la puissance imposera une solution à leur avantage. Cette diplomatie, qui se drape de messianisme, de démocratie et de paix, sur le registre occidental, reste encastrée dans le cadre bipolaire (dialectique de l’ami et de l’ennemi) qui n’a plus de sens depuis la fin de la guerre froide, d’autant que nous sommes dans une logique de fragmentation. […]

Les grandes puissances occidentales, dont la grammaire s’articule autour de la compétition, de l’exclusion et du conservatisme, bloquent les évolutions vers plus de coopération, d’intégration et d’innovation. Elles nourrissent le sentiment identitaire et ignorent l’exigence de s’attaquer aux insécurités humaines (Bertrand Badie, Les Puissances mondialisées, Odile-Jacob, 2019).

Lutter contre les insécurités humaines

En 2020, le monde a découvert que l’insécurité sanitaire dépassait tous les périls classiques. Les insécurités économique, sociale et environnementale, migratoire, pèsent désormais sur toute l’humanité provoquant une désorganisation profonde des sociétés avec des cohortes de désastres humains. Le système néo libéral, la pandémie de covid-19 et la guerre en Ukraine créent les conditions, notamment dans les pays du Sud, d’une profonde dépression.

[…]

L’insécurité alimentaire fait près de 10 millions de morts par an, tandis que le problème de la faim affecte 800 millions d’êtres humains (rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture [FAO] : L’état de la sécurité alimentaire dans le monde, 2021).

 L’agriculture productiviste, les complexes agro-industriels encouragés par les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) génèrent un système non soutenable, qui provoque un effondrement de la biodiversité, l’érosion et l’artificialisation des sols. La hausse des prix des produits alimentaires s’accélère, frappant les plus pauvres. […]

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’insécurité climatique est à l’origine de 8 millions de morts par an. Pluies diluviennes en Afrique du Sud, accélération de la désertification du Sahel, sécheresse dans le sous-continent indien, incendies en Australie ou en Russie, fonte des glaces et élévation du niveau des océans… Des régions entières risquent de devenir inhabitables. Si les causes de ces phénomènes sont bien documentées, il est désormais impératif d’articuler les questions sociales à celles du climat en s’attaquant à ce mode de production, au commerce mondialisé et à l’accaparement des richesses. […]

On ne parvient plus aujourd’hui à chiffrer les dégâts de l’insécurité sanitaire. L’OMS alerte sur la résurgence de maladies mortelles comme la rougeole, la polio ou la fièvre jaune en raison d’un recul de la vaccination. […] La marchandisation et la privatisation des politiques de santé publique sont responsables de cette situation tout comme le modèle dominant de la recherche-développement, qui ne vise qu’à maximiser les profits.

[…]

Toutes les conditions d’une profonde dépression sont aujourd’hui réunies notamment dans les pays du Sud confrontés au durcissement des politiques monétaires, aux risques de défaut de paiement, au fardeau des dettes, à l’assèchement des dépenses publiques, à l’inflation, à l’effondrement monétaire… alors que la corruption et la gabegie des classes dirigeantes provoquent de véritables affaissements de sociétés […]

La lutte contre les inégalités sociales devrait être la priorité absolue. C’est le seul et unique moyen de vaincre l’instabilité globale et de repenser la paix. Alors que le capitalisme se fait plus dur, des luttes sociales se développent qui remettent en cause ces logiques dominantes.

La montée des contestations

Au tournant du siècle, une montée de la contestation marque un nouvel acte de la mondialisation. […] Leurs points communs résident dans l’absence de perspectives économiques et sociales, le rejet de la corruption, de la prédation des classes dirigeantes, de la sujétion et de l’autoritarisme. L’impossibilité de réaliser des compromis les conduit à inscrire leur combat dans une remise en cause du « système » de représentation politique, institutionnelle et confessionnelle confisqué par des clans, des ploutocrates, des religieux ou des militaires.

[…]

Aujourd’hui, l’humanité devient une communauté. Les crises diverses démontrent que la mondialité s’impose comme le véritable espace collectif de décision. Il n’est donc pas facile de concevoir ces évolutions dans la mesure où nos cadres de pensée ont été façonnés par cette longue durée.

[…]

Il serait risqué et naïf de considérer le monde de demain comme un nouvel éden. Mais à n’en pas douter, les notions de puissance et de pouvoir seront à réinventer. […]


Pascal Torre. Revue « Cause Commune N° 30 » Source (Extraits-lecture libre)


Une réflexion sur “Lutter contre les insécurités humaines…

  1. bernarddominik 17/11/2022 / 19:50

    Je ne comprends pas que dès qu’un site Web (une URL) est déclaré comme des escrocs les services de l’état n’imposent pas à Orange SFR Bouyghes et Free de le bloquer. C’est trop facile? Ou les pouvoirs publics s’en arrangent ils?

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