Rebaptisé

Avez-vous remarqué les nouvelles appellations que portent certains stades ?

« Matmut Stadium », « Groupama Stadium », « Orange Vélodrome »…

La publicité s’inscrit désormais dans le nom même des sites sportifs.

Fini le plaisir de se dire que l’on se retrouvera samedi prochain à Geoffroy-Guichard, à la Mosson ou à Bollaert. Les marchands nous ont volé notre passé, notre mémoire collective.

Ce phénomène porte un nom aussi débile que lui : le « naming ». Il s’agit, pour une entreprise, de s’acheter une publicité permanente en associant son nom à une enceinte sportive, contre rétribution évidemment.

La chose est venue bien sûr des États-Unis, où plus personne ne s’étonne de voir les immenses stades de foot (américain), de basket ou de base-ball, porter les noms de Toyota, FedEx, Minute Maid… D’ailleurs, savez-vous que le nom complet de la Ligue 1 de football, que les journalistes doivent, par contrat, prononcer en entier, est « Ligue 1 Uber Eats »?

Mais le pire là-dedans est de trouver, parmi les marques, une surreprésentation de l’« économie sociale et solidaire ». Que sont la Matmut et Groupama ? De gentilles mutuelles, ou assurances (c’est au fond la même chose), qui font là, leurs publicités nous le disent tous les jours, pour nous protéger des aléas de la vie, des accidents, et même pour protéger nos enfants.

C’est bien simple : plus gentil que la Matmut et Groupama, y a pas. Mais qui les paie, ces pubs télé? Vous. Et leur nom hideux collé sur des stades? Vous encore.

On dit souvent que l’État ne dépense rien par lui-même, qu’il ne fait qu’utiliser l’argent des contribuables. C’est vrai. Mais c’est exactement la même chose avec Groupama.

Certes, c’est bien cette société d’assurance mutuelle qui décide de filer quelque 5 millions d’euros chaque année à l’Olympique lyonnais. Mais ce n’est pas son argent. C’est le vôtre.

Groupama n’est ici rien d’autre qu’un enfant gâté qui fait n’importe quoi avec l’argent de poche que lui filent ses parents.

Et ce qui est prodigieux, c’est que la Matmut et consorts daubent sans cesse sur notre magnifique Sécurité sociale. Évidemment : à mesure que la protection sociale publique se réduit comme peau de chagrin, nous sommes de plus en plus nombreux à souscrire des contrats auprès [d’eux], tout ça pour qu’ils paient leurs cadres cinq fois plus que les gens qui font la même chose à la Sécu, et qu’ils versent des rémunérations délirantes à leurs patrons et à leurs actionnaires. Et, en plus, ils enlaidissent nos villes. Avec notre consentement très actif. Et nous, moutons bien gentils, c’est la Sécu que nous critiquons, et jamais eux. Ils sont forts, hein?

Mais il n’y a pas que les mutuelles. À Lille, le stade initialement nommé Pierre-Mauroy s’appelle désormais « Decathlon Arena – Stade Pierre Mauroy», dans un compromis baroque qui dit tout des longues réticences de Martine Aubry, maire de la ville, qui a tout fait pour éviter cette horreur.

Mais sa municipalité est pauvre, et donc comment résister à une redevance annuelle de 1,2 million d’euros versée par Decathlon?

S’il n’en reste qu’un, ce sera sans doute le mythique Parc des Princes. En 2019, lorsque l’idée de namer (eh oui ! on dit comme ça) le célèbre stade avait été avancée, Michel Platini avait défendu ce « monument national pour le football français », proposant, tant qu’on y était, de mettre un naming sur l’Arc de triomphe ou sur la tour Eiffel. Pour montrer son exaspération, l’ancien poète du ballon rond avait même suggéré que l’on renomme le palais présidentiel « l’Élysée Coca-Cola ». À tout prendre, au point où on en est, on peut y réfléchir, non?


Jacques Littauer. Charlie Hebdo, Hors-Série N° 2H – Nov/Dec, 2022.


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