Quand le rêve vire au cauchemar

Les grands championnats européens, c’est leur eldorado. Pratiquement tous les jeunes Africains rêvent de fouler la pelouse du Camp Nou, d’Old Trafford ou du Parc des Princes.

Mais pour quelques centaines d’heureux élus, beaucoup, abusés par des escrocs sans scrupule, voient leur vie basculer.

Les noms et les pays d’origine (tous africains) diffèrent, mais les histoires se confondent. Et commencent toutes de la même manière. « Un jour, un homme qui s’est présenté comme un agent est venu voir mon père et lui a dit qu’il pensait que j’avais beau­coup de talent, se souvient Souleymane (1), jeune Ivoirien de 20 ans. Que je pourrai faire carrière en France. Qu’il connaissait des clubs qui pouvaient être intéressés par mon profil. Qu’il suffisait juste d’un peu d’argent pour le visa et le billet d’avion ». Généralement, l’agent (véreux) en question réclame 1000 ou 2000 euros pour emmener l’enfant prodige en Europe. Une broutille pour beaucoup d’Européens, des années de salaire pour les Africains. Les familles, voire les villages, se cotisent, s’endettent, espérant avoir engendré le nouveau Messi et voir leur vie changer.

« Dans ces pays, le football est considéré comme l’un des seuls ascenseurs sociaux », estime Barthélémy Gaillard, journaliste à France Culture et coauteur de Magique Système. L’esclavage moderne des footballeurs africains (éd. Marabout, 2018).

« En Afrique, on dit que « avoir un enfant footballeur, c’est comme avoir un puits de pétrole dans son jardin ». Toutes ces familles espèrent tellement trouver un moyen de se sortir de la misère qu’elles sont prêtes à croire n’importe quoi. »

Quelques semaines après avoir réuni la somme, les jeunes candidats montent dans l’avion la tête pleine de rêves… et déchantent très vite en arrivant en France. « J’ai passé quelques essais dans des villes que je ne connaissais même pas, dans des clubs qui n’évoluaient même pas en première division, poursuit Souleymane. Je logeais dans des appartements miteux. Et puis finalement j’ai été pris en National 3 [5e division française, ndlr]. Je gagne quelques centaines d’euros par mois. Mais avec mon loyer et mes autres frais quotidiens, je ne peux rien envoyer à ma famille. Et mes parents ont emprunté beaucoup d’argent pour moi, il va bien falloir rembourser un jour ».

Souleymane fait partie des chanceux. D’autres n’ont jamais mis les pieds sur un terrain de foot en Europe.

À peine arrivés, ils se voient confisquer leurs passeports, et on les laisse livrés à eux-mêmes. Idriss (1), guinéen, s’est retrouvé du jour au lendemain sans rien : « Mon accompagnateur m’a installé dans une chambre d’hôtel avec cinq autres garçons. Il nous a dit qu’il repassait nous chercher pour les essais. On ne l’a jamais revu. Il avait payé la chambre pour quatre jours. Ensuite, on s’est retrouvés dehors avec un sac de sport, sans papiers et sans argent pour rentrer en Afrique. »

Combien sont-ils, comme Idriss et Souleymane, à être tombés dans le piège? Impossible d’obtenir des chiffres précis. « On est sur des bandes mafieuses, assure un spécialiste du sujet. Ils trafiquent de la drogue, des armes ou des êtres humains. Ces jeunes footballeurs sont une marchandise comme une autre. »

Le problème est que ces jeunes abusés n’osent pas rentrer chez eux, ni même raconter leurs déboires à leurs familles. « C’est une honte personnelle de ne pas avoir réussi, explique Barthélémy Gaillard. Mais ce sont aussi tous les espoirs d’un village qui sont anéantis. Impossible de l’admettre sans perdre la face. Mais du coup, on ne dénonce pas ces escrocs. Et d’autres jeunes gens et familles seront eux aussi victimes ».

D’anciennes grandes gloires africaines, Didier Drogba (considéré comme l’un des meilleurs joueurs africains de l’his­toire) en tête, se mobilisent sur le continent pour décourager les départs. Mènent des campagnes. Rencontrent les jeunes et les familles. « Mais à chaque fois qu’on rencontre dix familles, les dix suivantes, que nous n’avons pas eu le temps de voir, envoient leurs enfants, regrette-t-on à la Fifpro (Fédération internationale des footballeurs professionnels) Afrique. Tant qu’il n’y aura pas des conditions footballistiques correctes en Afrique, il y aura des candidats au départ ».

Petite évolution néanmoins : puisqu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des visas pour l’espace Schengen, les négriers du foot ont dû se renouveler : maintenant, c’est principalement l’Asie qui voit les rêves et les vies de ces milliers de jeunes foot­balleurs s’écrouler…


Ava Roussel. Charlie Hebdo Hors série. N° 2 H


1. Les prénoms ont été modifiés.


2 réflexions sur “Quand le rêve vire au cauchemar

  1. bernarddominik 13/11/2022 / 20:45

    Les Africains sont devenus les champions de l’arnaque, il est de plus en plus difficile de trouver des gogos européens, alors ils se rabattent sur leurs compatriotes.
    Le reportage sur le crack sur BFM montre bien que cette industrie est tenue par des Africains.
    Le film sur la colline à Paris et sur les vendeurs dans le métro ne montre que des Africains.
    L’arnaque + la drogue des pauvres, une bien triste activité.
    Et je suis bien d’accord avec Fabien Roussel: la seule solution, c’est leur donner du travail.

    • Libres jugements 14/11/2022 / 10:09

      Bonjour Bernard,
      Lorsqu’on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage… stigmatiser les Africains selon les clichés n’est certainement pas la solution pourtant ces seuls adoptés par les chaînes TV de Bolloré et de Bernard Arnault.
      À ce sujet, je suis étonné de lire que tu fais référence à ce genre de chaînes.
      Bien évidemment, j’approuve l’approche de Fabien Roussel consistant à donner le pouvoir d’exploitation des terres et entreprises africaines aux Africains, encore faudrait-il qu’il y ait socialisation et non accaparement par quelques-uns (notamment des entreprises étrangères).
      Amitiés
      Michel

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