Vengeance ?

… il ne sert à rien d’être l’homme le plus riche de la Terre, un jour, il ne sera qu’un tas d’os oublié, sans nuisance, comme tout un chacun.

« L’oiseau est libéré », a dit le milliardaire Elon Musk c’est plutôt une cage dorée qu’il a acquit

Grand spécialiste de l’humour abscons, Elon Musk s’est pointé, le 26 octobre, au siège social de Twitter, à San Francisco, avec… un lavabo dans les mains.

Il s’est présenté comme « Chief Twit », littéralement le « chef des crétins ». Ha, ha. Adepte de cet énième degré qui fait se pâmer ses 112 millions d’abonnés, il a tenu à faire le clown sur « son » réseau.

Pendant ce temps-là, les dirigeants de Twitter étaient poussés vers la sortie, et plus de la moitié de ses 7 000 nouveaux salariés découvraient dans leur téléphone qu’ils étaient désormais en recherche d’emploi. Certains ont fait savoir qu’ils avaient « le cœur brisé ». En voilà, bien des chichis. Trump, lui, n’a pas caché sa joie. On va le revoir très vite sur Twitter, quel bonheur.

Rigoler pour faire oublier la sauvagerie, le darwinisme érigé en règle suprême : un super-programme. Qu’on se le dise, Musk est ailleurs, Musk se joue des règles et des Etats, Musk est no limit. Il nous emmènera sur Mars, connectera nos cerveaux à nos ordinateurs et rendra le langage humain obsolète. Tout pour faire oublier à ses admirateurs que ce rachat à 44 milliards de dollars est sans doute son premier échec. En avril, grisé par son pouvoir sur le réseau, il fait une offre juste au moment où les actions de la tech commencent à dévisser. En juillet, il essaie de se sortir du guêpier et accuse Twitter de gonfler son nombre de comptes. Devant la menace d’un procès qu’il allait perdre, il lui a fallu s’exécuter et sortir le chéquier : 44 milliards de dollars pour une boîte en petite forme, oups. Et, depuis son arrivée, 1 million d’utilisateurs ont fermé leur compte.

Son premier tweet, il y a douze ans, était déjà volontairement délirant : « Veuillez ignorer les tweets précédents, car c’était quelqu’un qui se faisait passer pour moi : En fait, c’est moi. » Se sont ensuivies des interventions trompeuses pour doper le cours de Tesla, des insultes à la SEC, le gendarme de la Bourse des Etats-Unis, des messages comparant Trudeau à Hitler, annonçant le rachat de Manchester United, démenti cinq heures plus tard, réclamant la fermeture d’Amazon, gloussant sur les déboires de Jeff Bezos dans le spatial — « Il n’est même pas capable de la faire monter », ha, ha —, harcelant Joe Biden, qui se refusait à prononcer le nom de « Tesla », jusqu’à le faire plier.

En pleine pandémie, il décide la réouverture de l’une de ses usines, insulte les dirigeants démocrates de Californie, vante l’usage de l’hydroxy-chloroquine, qualifie les mesures sanitaires de « fascistes ». La semaine dernière, il a défendu une vision complotiste de l’agression du mari de Nancy Pelosi.

Désormais, le voilà qui présente ses visions géopolitiques : plan de paix entre l’Ukraine et la Russie, provoquant la fureur de Zelensky, retour de Taïwan dans le giron de la Chine. Rien à voir, évidemment, avec le fait que son usine géante de Shanghai fonctionne à plein et produit plus de 1 million de Tesla.

Le plus drôle, c’est qu’en rachetant Twitter Musk s’est probablement lié les mains. Le chantre du capitalisme sauvage est pris à son propre jeu. « L’oiseau est libéré », a-t-il gazouillé, bravache, comme toujours. Au diable les censeurs et autres modérateurs, vive l’air frais et la liberté. Dans le même esprit, il aime balancer : « Je déteste la publicité », sur-jouant son côté anarchiste de droite.

Mais les publicités numériques assurent presque tous les revenus de Twitter. Les plus gros annonceurs ont déjà fait savoir qu’ils retireraient leurs pubs si le réseau devenait un cloaque. Et les utilisateurs sont vent debout à l’idée de payer 8 euros par mois pour avoir un compte certifié. Les bailleurs de fonds privés qui l’ont épaulé pour la reprise de Twitter, dont un fonds souverain qatari, guettent leur retour sur investissement.

Bref, Musk, l’homme qui a fait placarder à l’entrée de ses bureaux : « Si vous ne venez pas le samedi, inutile de revenir le lundi ! », est sommé de rendre des comptes, comme un vulgaire manageur. Libre comme l’air quand il n’était qu’un simple twitto, Musk va être accusé de conflit d’intérêts à la moindre intervention.

Il n’a pas tardé à montrer qu’il pouvait être un gentil petit : « Twitter ne peut évidemment pas devenir une mêlée générale où tout est permis, où l’on peut tout dire sans conséquences. » On croirait entendre un brave social-démocrate norvégien. L’appât du gain fait des miracles.

Et, du côté de nos contrées, Musk va trouver sur sa route une autre de ses bêtes noires : la Commission de Bruxelles, qui prépare le Data Act européen, pour protéger les données et la vie privée des utilisateurs des Gafa.

Un monde de règles et de normes, tout ce que Musk déteste. « Les patrons des Gafa se sont toujours entendus pour diviser les Européens sur le sujet, en s’appuyant sur les Polonais et les pays Baltes, traditionnellement pro-américains, mais, là, Thierry Breton et d’autres commissaires sont bien décidés à ne pas se laisser faire », assure un fonctionnaire bruxellois.

Un jour, Musk a demandé ironiquement sur Twitter qu’on lui fixe des bornes. L’ennui, pour lui, c’est qu’on l’a écouté.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 09/11/2022


Une réflexion sur “Vengeance ?

  1. bernarddominik 12/11/2022 / 21:35

    L’UE est une construction instable où chacun tire la charette vers soi. Donc Elon Musk gagnera. Même si son comportement est contraire à nos valeurs. Jusqu’à maintenant il a eu plutôt de la chance même si certaines erreurs lui ont coûté cher. Son premier ennemi c’est lui même et c’est sûrement le plus difficile à contrôler. Ce n’est pas l’UE qui l’arrêtera mais son impulsivité

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