Le mot « jardin »

Je regarde. Un mot. Le mot « jardin ».

Je regarde le mot « jardin ». Assis dans un jardin. En fait, je regarde: « presque rien ». Autour du mot « jardin » c’est un jardin bien sûr. Mais c’est aussi: « presque rien ». Je tente d’attraper les mots du « jardin » mais rapidement c’est trop de mots pour un jardin. Je m’éloigne. Je m’éloigne du mot « jardin » et du jardin autour par la fin d’une phrase un peu longue.

Je m’éloigne du mot « jardin » et du jardin autour par une phrase prononcée à voix haute. Parlant tout haut le mot « jardin » et son jardin autour, je ne passe pas inaperçu. J’avance, j’entre « véritablement » dans un jardin. Un jardin « véritable ». Je suis « le » jardinier des voyelles et consonnes du mot « jardin » et du mot « véritable ». Rapidement c’est trop de mots pour un seul homme. Alors « deux » jardiniers. « Trois » jardiniers. Un jardin « plus » qu’habité. De pleines corbeilles de mots et de fleurs sur les épaules de jardiniers suréquipés. De pleines corbeilles de mots vus mais pas encore dits.

Le mot « fleur » avec des fleurs. Le mot « arbuste », encore un peu nu. De pleines brassées de mots spécialisés de fleurs et d’arbustes. Ils viennent sous nos climats et font comme un jardin. Un jardin de mots cachés sous les fleurs. Le mot « soleil » derrière le mot « arbuste ». Le mot « cascade » sous une cascade de fleurs. Des mots en « cascades » à l’intérieur d’autres mots. Une rivière de mots dont le mot « rivière ». Les fleurs au bord de l’eau sous des milliers de variétés de fleurs nommées. Les arbustes croulent sous de grandes brassées de fleurs nommées. Innombrables. Mobiles.

Je cherche sous un encombrement de mots « illisibles » quelque chose qui ressemblerait à une forme. Je cherche des couleurs, des masses, des senteurs. Une fleur d’avant le mot « fleur » revient sur l’arbre avant les mots de l’arbre. Une fleur sur l’arbre avant d’être vue. Une forme avant d’être sue.

Un visage informe. Je fais un bouquet de mots « illisibles ». Sur une étiquette, un mot nouveau parmi les mots anciens. Un mot « supplémentaire ». Une clef pour sortir du jardin? La clef pour sortir du jardin ne peut être qu’un mot. Un mot « supplémentaire ». À peine visible. À peine lisible. Écrit sur un panneau plus haut dans le jardin. Tout le monde sait que c’est le titre d’un poème. Sauf « deux » ou « trois » jardiniers qui travaillent tard dans le poème. Et n’imaginent pas d’en chercher la sortie. Et n’en sortiront jamais. Je laisse des jardiniers partout dans mes poèmes, qui ne savent « plus » ce qu’ils travaillent.


Patrick Dubost « Œuvres poétiques (tome 2), 2013 ».


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