On a beau s’aimer, on se déchire…

Pourquoi ? Et comment en sortir ?

[…] Maxime Rovère, philosophe, chercheur indépendant, il a enseigné à l’ENS Lyon et à l’université PUC de Rio de Janeiro, […], analyse les disputes comme des révélateurs de nos vulnérabilités, que la conscience nous invite secrètement à guérir avec ceux qu’on aime.

En quoi la dispute peut-elle être un objet philosophique ?

J’ai appliqué la théorie du chaos du mathématicien et physicien Henri Poincaré (1854-1912) au domaine éthique. Cette approche, rendue célèbre par l’effet papillon décrit par le météorologue Edward Lorenz (1917- 2008), repose sur l’idée que l’intensité des causes et celle des effets peuvent être décorrélées : selon son célèbre exemple, un battement d’ailes de papillon au Brésil peut soulever une tornade au Texas.

Dans les disputes, un petit accroc, une plaisanterie au mauvais moment peuvent déclencher des réactions extrêmes, sans mesure avec la gravité de l’événement qui les cause.

Dans ce travail, j’ai aussi convoqué deux autres champs.

  • Le premier est la théorie de la complexité, issue de la cybernétique et popularisée en France par Edgar Morin, qui montre que deux systèmes qui s’associent créent des propriétés nouvelles, qu’aucun des deux n’avait — ce qui correspond au cas de deux personnes calmes qui, mises ensemble, s’écharpent.
  • Le second est la « logique paraconsistante», un domaine philosophique que j’ai découvert au Brésil par les travaux de Newton da Costa (né en 1929). Appliqué ici, il met en évidence le fait que nos vies s’ordonnent de façon à peu près compréhensible — nous ne sommes pas complètement fous —, mais que des anomalies surviennent en permanence.

Ce sont ces brèches que je propose d’explorer à travers la dispute. Avec la physique, la cybernétique et la logique, on peut donc mobiliser de nouveaux outils au service de la compréhension humaine.

Les disputes se déroulent-elles toutes de la même manière ?

Au départ, la dispute naît d’une anomalie, d’un accident, d’une expérience qu’on ne peut pas laisser passer. Des opérations mentales s’enclenchent à grande vitesse et se déploient en trois temps.

  • D’abord, l’abstraction. En disant par exemple « tu fais toujours ceci », on extrait l’incident du présent en l’isolant pour augmenter démesurément son intensité.
  • Ensuite, l’induction, qui consiste à faire de cet événement isolé le révélateur de grands enjeux en le dotant d’une signification: « Si tu me coupes toujours la parole, c’est parce que tu ne me considères pas. »
  • Enfin, l’imputation, qui achève la séquence en attribuant l’exclusivité de la faute à l’autre. À ce niveau, toutes les portes d’apaisement sont fermées: on ne peut que se déchirer.

La mission de la philosophie est donc de comprendre ces opérations en considérant le rôle qu’y joue la souffrance. Mon hypothèse est que, malgré notre volonté, notre conscience met en avant nos souffrances en les faisant circuler dans nos interactions, pour nous inviter à les régler. Et de là naissent les disputes.

Vous soulignez que deux parades grippent toute possibilité de résolution : la « stichomythie » et « l’affirmation péremptoire de l’ego »…

Les stratégies mises en oeuvre dans une dispute sont toutes biaisées parce qu’elles sont déterminées par la souffrance. L’affirmation de l’ego, et le fait d’accélérer les échanges verbaux pour reprendre le pouvoir (ce qu’au théâtre on nomme stichomythie) constituent des postures défensives qui méconnaissent un fait fondamental : une fois que la souffrance est là, son origine n’est plus pertinente ; la principale question est d’en sortir.

Or ce n’est pas si simple car trois convictions stupides se réactivent à chaque dispute:

  • tu me fais souffrir;
  • tu le fais librement, en exerçant ta volonté;
  • il suffirait donc que tu cesses pour que j’arrête de souffrir…

Mais ces trois convictions sont fausses, car la souffrance comporte nécessairement une part d’activité du sujet concerné. […]

Comment échapper aux impasses de la dispute ?

La première posture est d’accepter que, s’il y a de la souffrance, il y a de l’ignorance — de ce qui se passe, de la sensibilité des autres… L’ignorance constitue donc la porte d’entrée royale pour explorer ce qui est en jeu dans la dispute. Elle nous impose de renoncer à notre exigence d’explications et admettre par exemple : « je ne comprends pas ce que tu fais ou ce que tu dis ». Alors au lieu de vouloir reprendre le contrôle, on peut tenter d’apprendre à naviguer à partir de ce qui arrive

Cela nécessite, dites-vous, d’abandonner l’illusion du volontarisme…

Parce que nous sommes maladroits ! Dans notre monde chaotique, nos actes et nos paroles ne sont jamais conformes à nos intentions. Avec l’ignorance, la maladresse est donc l’autre aspect de notre vulnérabilité : nous faisons des choix sans connaître leurs conséquences. À cela s’ajoute que nous ne pouvons jamais réellement anticiper les réactions des autres, car nous ne pouvons pas être parfaitement attentifs à la manière dont chacun vit les choses. […]

En quoi la vulnérabilité est-elle une ressource ?

Prendre conscience de notre ignorance, ou de la maladresse de nos actes et de nos paroles, permet de réorienter notre attention. […] Cette conception est difficile à admettre, mais elle éclate au grand jour dans la dispute, car la souffrance de mes proches me fait immédiatement souffrir. […]

On croit que pour se calmer il faut revenir vers soi… alors que trouver l’apaisement réclame principalement de s’intéresser à la souffrance des autres, car les conflits les plus douloureux nous opposent à des êtres aimés avec qui nous sommes en continuité. […]


Youness Bousenna. Télérama. (Extraits) N°3800. 09/11/2022


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