Ecoutes policières… et réformes

En surveillant le téléphone d’un trafiquant de stups, les poulets sont tombés sur le concours truqué des commissaires et les critiques d’un grand flic sur sa hiérarchie.

Que de temps perdu, que d’agitation ! » L’homme qui parle ainsi (et avec peu d’égards) de la réforme de la police judiciaire est le mieux placé pour en juger. En tant qu’inspecteur général, Frédéric Dupuch était chargé de la mettre en musique, du moins jusqu’en mai dernier, lorsqu’il a été mis en examen pour avoir truqué, au profit de sa commandante chérie, le concours de commissaire qu’il présidait. Mis sur écoute à partir du 6 décembre 2021, le couple ne faisait pas que se conter fleurette.

« Le Canard », qui a prêté une oreille attentive aux enregistrements, a découvert qu’il y était beaucoup question — aussi — de la très contestée réorganisation de la PJ. Exemple le 4 mars dernier, quand Dupuch confie avoir adressé au directeur général de la police et à son adjoint des corrections au projet de réforme. Sauf qu’il n’en a pas de nouvelles. De la part de ses patrons, le sexagénaire soupçonne « des saloperies » : « C’est vraiment des enfoirés. Là, je sens le coup de Jarnac… Je sens bien encore une enfoirerie. » Comme si c’était le genre de la maison poulaga !

Surprise sur la ligne

Et, un peu plus tard : « Ils ne sont pas réfléchis du tout (…). Ils font tout sur des coins de table, ils s’imaginent tout savoir et tout faire mieux que tout le monde. » Des chefs, quoi ! Dix jours plus tard, une version plus aboutie du projet doit être soumise au ministre Darmanin. Mais toujours nada. Et toujours la faute, selon Dupuch, à ses supérieurs : « Ils fou­tent rien. On est quand même dans une boutique qui prend l’eau de partout en matière de pilotage ! »

La preuve ? Le retard à l’allumage des flics de la sécurité publique du Nord. Ce sont eux qui, par hasard, ont découvert l’histoire de tricherie de Dupuch. Initialement chargés d’une enquête pour trafic de stups, ils ont ramené dans leurs filets une écoute entre les dealeurs et la com­mandante. Le 6 décembre 2021, la magistrate lilloise leur a ordonné de brancher le portable de la fliquette. Dupuch apparaît aussitôt sur les « zonons » (« interceptions », en jargon policier). Mais les flics vont attendre… le 4 mai pour mettre la juge d’instruction dans la confidence !

Le dossier du concours truqué est délocalisé au parquet de Paris, qui met la police des polices sur le coup. Les boeuf-carottes font alors une nouvelle découverte : ils se rendent compte que l’inspecteur général Dupuch a été mis au parfum de l’existence d’une enquête contre lui. Après tout ce temps, quelle surprise !

La juge au rencart ?

Dans une note au procureur de Lille datée du 5 mai, la magistrate s’offusque d’avoir été prévenue trop tard des soupçons pesant sur Dupuch. Elle s’interroge sur l’« existence de pressions exercées sur les enquêteurs chargés de [s]a commission rogatoire de la part de leur hiérarchie afin de retarder ou d’empêcher la transmission de ces informations » (« Le Parisien », 22/10).

Le 7 mai, subitement, Dupuch change de portable et de numéro, et efface ses anciens messages. Même chose pour la commandante. Une attitude qui, aux yeux des enquêteurs de l’IGPN, confirme que le haut fonctionnaire se sait écouté. Depuis, c’est panique à Beauvau. La justice veut savoir qui a tenté de sauver le soldat Dupuch.

Les boeuf-carottes ont déjà soumis le bras droit de Frédéric Veaux et la directrice centrale de la Sécurité publique à la question, ainsi que le di­recteur départemental du Nord — un affidé du ministre de l’Intérieur que Darmanin a fait nommer dans son fief. Et ce n’est pas fini…

D’ici à ce que Veaux monte lui aussi dans la charrette tirée par les boeufs…


Didier Hassoux et Christophe Labbe. Le Canard enchaîné. 02/11/2022


Laisser un commentaire