Vers un rationnement ???

Remise au goût du jour en Grande-Bretagne, l’idée fait lentement son chemin.

C’est un concept tabou, un mot épouvantail qui réveille, en France, les mémoires douloureuses du régime de Vichy, du marché noir et des privations. Et pourtant, le rationnement […] est bel et bien en train de resurgir dans le débat public.

Son retour s’accomplit en catimini, presque par effraction. Il est souvent agité comme une menace, le temps d’affronter les tensions énergétiques provoquées par la guerre en Ukraine, alors que la sobriété est devenue le mantra politique du moment.

À la fin de l’été, la Première ministre, Élisabeth Borne, a prévenu : si leurs efforts de sobriété s’avéraient insuffisants, et « si nous devions en arriver au rationnement, les entreprises seraient les premières touchées ». Des propos qui faisaient écho à « la fin de l’abondance » évoquée par le président de la République.

[…]

Un rationnement « bien pensé et accepté », voire désirable ?

La formule, hier inaudible, trace sa route, depuis que quelques chercheurs se sont mis en tête de revisiter cet « instrument de solidarité dans la pénurie », comme le définit Mathilde Szuba. Maîtresse de conférences en sociologie politique à Sciences Po Lille, elle y a consacré sa thèse après avoir découvert qu’en Grande-Bretagne, il y a vingt ans à peine, les gouvernements travaillistes de Tony Blair puis de Gordon Brown avaient envisagé un système de rationnement, pour lutter contre le réchauffement climatique.

Le principe ?

Une « carte carbone individuelle », qui aurait attribué à chacun un quota annuel de droits d’émissions de CO2, et donc de consommation d’énergie, pour son chauffage, ses pleins d’essence ou ses billets d’avion… « J’ai trouvé l’idée très provocatrice. Comme beaucoup, j’avais en tête le récit national sur le rationnement : une expérience très dure de privations, perçue comme injuste puisque la pénurie était beaucoup due aux réquisitions pour l’Allemagne. Mais j’ai découvert un raisonnement différent, qui matérialise des limites environnementales et un effort collectif de restriction. »

[…] « En temps de pénurie ou de rareté, les consommations des uns et des autres deviennent interdépendantes. C’est un jeu à somme nulle : si certains en prennent davantage, il n’y en a plus pour les autres. D’où l’intérêt des politiques publiques de rationnement, utilisées à plusieurs reprises au cours du XXe siècle comme instrument de justice sociale, pour arbitrer entre des intérêts conflictuels. »

[…]

Sommes-nous prêts à une telle rupture ? Quelle que soit son appellation (quota, système de points, carte énergie…), parler de rationnement, c’est aller à rebours des imaginaires de nos démocraties qui promettent toujours plus. […]

Reste que le rationnement est loin de constituer une solution clé en main. « Je le vois plutôt comme une source d’inspiration pour organiser la solidarité dans des temps difficiles, ditLuc Semal. Il y a beaucoup à repenser, d’autant que, compte tenu de nos horizons climatiques, le rationnement ne serait pas transitoire mais durable… »

  • Comment déterminer ce qui sera socialement juste, acceptable ?
  • Faut-il cibler des secteurs ? Des groupes sociaux ?
  • Comment traiter les disparités, par exemple entre un territoire rural et le centre d’une grande ville ?
  • Comment ne pas imposer partout un mode de vie standardisé ?

[…] Concrètement, il risque d’être difficile d’inciter chacun à faire sa part, tout en continuant d’autoriser les jets privés ou les voitures surdimensionnées… D’ailleurs, « l’une des raisons pour lesquelles le premier confinement a été vécu sans beaucoup de grogne, reprend l’ingénieur, c’est que justement, avant qu’on se rende compte que tous les confinements n’ont pas été égaux, on a vécu cela comme : riches ou pauvres, pas de passe-droit ».

Bref, pour être acceptée, la contrainte doit être ressentie comme partagée et juste […]


Weronika Zarachowicz. Télérama. Source (Extraits)


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