Justice…

… et méthode Bolloré pour faire taire les journalistes.

Ça ressemble à du droit du travail, mais pas que.

Jeudi 27 octobre, le conseil des prud’hommes de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) a traité une affaire peu banale. Celle d’un milliardaire qui assigne en justice un salarié qu’il a licencié et à qui il demande aujourd’hui la restitution de son indemnité transactionnelle et des dommages et intérêts pour préjudice. L’employeur plaignant, c’est Vincent Bolloré, tenancier de médias et patron ultra-procédurier. Face à lui, Jean-Baptiste Rivoire, journaliste et ex-rédacteur en chef adjoint du magazine Spécial investigation, sur Canal+.

L’objet du litige, des propos tenus par le journaliste dans Le Système B, un documentaire produit par Reporters sans frontières (RSF) et diffusé en 2021 sur YouTube (1).

Parmi de nombreux autres journalistes, le reporter de Canal+ y décrivait les méthodes de Vincent Bolloré, un patron « qui règne par la terreur », avant de rappeler comment ce dernier avait notamment supprimé les magazines d’enquête, mis la pression sur le Zapping, viré les auteurs historiques des Guignols de l’info, bref, mis la chaîne cryptée sous contrôle, donnant à voir la façon dont Bolloré conçoit les rédactions : des armées de petits soldats dont pas un seul ne doit bouger. Pas de bol, Jean-Baptiste Rivoire est du genre coriace.

Rappel des faits, comme on dit devant les juges.

Quand Bolloré met la main sur Canal+, en 2015, il fait un grand ménage. Tous ceux qui enquêtent sur les affaires en Afrique ou sur le Crédit mutuel (dont le dirigeant de l’époque est un proche de Bolloré) sont pris en grippe. C’est le cas de Jean-Baptiste Rivoire. Documentaires non diffusés, responsabilités retirées, harcèlement psychologique en lui refusant, par exemple, l’accès à la presse et aux archives tout en lui demandant de travailler sur des faits divers « cold cases », comme… l’affaire Gregory. Le journaliste va cocher toutes les cases de la mise au placard destinée à le faire craquer.

En 2019, Jean-Baptiste Rivoire est à bout. Il parlemente avec la direction pour être licencié. « Mais à chaque fois, impossible de signer car on voulait m’imposer une « clause de silence ». Un truc qui m’interdisait même le moindre post Facebook, le moindre tweet sur ce que j ‘avais vu et vécu à Canal », raconte-t-il.

Finalement, un an plus tard, au bout d’interminables tracasseries, Rivoire prend la porte à l’occasion d’un plan social. Parmi les conditions de son patron pour le laisser filer : qu’il renonce à toutes les procédures que le salarié a déjà engagées contre son employeur, moyennant quoi l’entreprise lui versera la somme rondelette de 140 000 euros.

Incité par son avocat, Rivoire signe. La clause de silence initiale s’étant, selon lui, transformée en interdiction de diffamer son ex-employeur. Erreur, estiment les avocats de Bolloré. Ceux-ci s’emploient depuis à démontrer que les propos tenus par Rivoire dans le doc de RSF sont « une violation flagrante des dispositions de la transaction ».

L’employeur milliardaire demande la restitution des 140 000 euros ainsi que des dommages et intérêts.

Coutumier des procédures baillons, Vincent Bolloré a une conception très personnelle de la « pour emmener les journalistes devant le tribunal de commerce pour concurrence déloyale, devant des tribunaux étrangers, au Cameroun par exemple, si on enquête sur les activités de Bolloré en Afrique » ou devant le conseil des prud’hommes. Sans surprise, l’audience de conciliation du jeudi 27 octobre n’a pas abouti.

Prochain épisode de la série : Bolloré, la liberté de la presse et la démocratie, le 26 octobre 2023.


Natacha Devanda. Charlie hebdo. 02/11/2022


1. Le Système B est toujours visible sur YouTube : youtube. h?v=NiLrN7QBnDE


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