Contre les passoires thermiques

La suppression des « passoires thermiques » fait monter la température dans le secteur du bâtiment.

L’interdiction de louer les logements « indécents » du point de vue de l’isolation, qui va entrer en vigueur à partir du 1″ janvier, coûtera une fortune. Selon les bailleurs sociaux, les propriétaires immobiliers et les experts du bâtiment, la facture sera… dix fois plus élevée que les 16 modestes milliards d’euros annoncés par le gouvernement !

Les organismes de HLM devraient, à eux seuls, débourser environ 24 milliards, et les proprié­taires privés cinq fois plus. Les locataires, en revanche, paieraient – à prix constant de l’énergie, un doux rêve aujourd’hui – 5 % à 25 % de moins.

Tout le monde s’isole

Au titre de la loi Climat et Résilience d’août 2021, issue de la Convention citoyenne sur le climat, les résidences principales dont l’iso­lation thermique est insuffisante seront progressivement interdites à la location. Les 140 000 logements appartenant à la catégorie G+ (qui consomment annuellement plus de 450 kWh d’énergie au mètre carré) le seront dès le 1e janvier 2023. En 2025, nouvelle fournée de 675 000 « G », puis, en 2028, de 900 000 « F » et, enfin, en 2034, de 1,8 million de « E ». Restera à accomplir un ultime effort pour supprimer, d’ici à 2050, les catégories D et C, qui, à elles seules, représentent plus de la moitié des résidences principales.

Comment le chiffrage optimiste du gouvernement s’explique-t-il ? D’abord, il ne prend pas en compte le récent changement (en juillet 2021) des critères de définition des passoires thermiques, qui a fait bondir leur nombre de 10 %.

Surtout, explique un conseiller d’Olivier Klein, le ministre délégué au Logement, « notre estimation s’en tient à la seule élimination des catégories F et G, soit 15 % des résidences principales ».

Pour les autres, on verra plus tard.

A cette aune, seuls 2,6 milliards devraient être dépensés pour le logement social. Las ! ce n’est pas l’avis de la Fédération nationale des offices publics de l’habitat (20 % des logements français). « D’ici à 2034, a indiqué son directeur général, Laurent Goyard, au « Canard », nous allons investir 2 milliards de plus par an (soit 24 milliards au total). L’arbitrage obligatoire pour l’isolation se fera au détriment de 120 000 logements neufs que nous ne pourrons pas financer. » Dans le privé, aucune évaluation précise, mais, sachant qu’il y a cinq fois plus de résidences principales que dans le social, la note devrait avoisiner les 120 milliards.

Propriétaires à terre

A quoi s’ajouteront des coûts induits par les travaux d’isolation, indique Thierry Marchand, un expert du bâtiment consulté pour l’élaboration de la loi. « Quand il est impossible d’isoler de l’extérieur (pour une belle façade, par exemple), précise-t-il, l’isolation par l’intérieur oblige ensuite à refaire son installation électrique, repositionner ses tuyaux et radiateurs de chauffage central, etc. »

Sans parler de l’épaisseur des panneaux isolants, qui, selon l’Union nationale des propriétaires immobiliers (Unpi), fait perdre de la surface au logement : « Certains de nos adhérents se sont ainsi retrouvés avec une chambre de bonne qui faisait moins de 9 m2, donc trop petite, selon la loi, pour être louée. »

Entre travaux divers et perte de surface, le coût moyen de l’élimination des passoires thermiques frise les 600 à 800 euros par mètre carré, et 38 000 euros par logement, selon un rapport de la Caisse des dépôts de 2021. « On arrive vite à l’équivalent d’un an ou deux de loyer », a calculé l’Unpi.

Sans compter, souligne Loiselet & Daigremont, l’un des plus importants syndics de France, « les locataires qui, mécontents de devoir payer une facture énergétique faramineuse, exigeront d’être indemnisés par leur propriétaire ou la copropriété qui refuse de faire les travaux nécessaires ».

«Nous avons mis en place des aides importantes, notamment MaPrimRénov’ – que nous allons encore améliorer – et l’éco-prêt à taux zéro », assure ce conseiller d’Olivier Klein. Reste à convaincre les propriétaires, qui, selon l’Unpi, « n’ont pas encore pris conscience de l’ampleur du problème ». La Fédération nationale de l’immobilier (Fnaim), elle, se montre plus précise. Selon un sondage effectué il y a un mois auprès de ses adhérents, « 26 % des propriétaires, incapables pour des raisons financières ou techniques d’améliorer leur bien, vont le mettre en vente », assure son président, Jean-Marc Torrollion. Et de lancer cette noire prédiction : « Nous allons perdre 500 000 logements locatifs en France. »

Isolation ou pas, ça va être chaud !


Hervé Martin. Le Canard Enchaîné. 02/11/2022


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