Aux utilisateurs de PayPal…

… vous permettez à Peter Thiel de répandre ces prophéties ultra-droitières

[…] Né en 1967 à Francfort, émigré aux États-Unis un an plus tard, Peter Thiel, qui est en passe de devenir le principal argentier de la vie politique américaine, affiche un CV classique d’entrepreneur à succès.

Fondateur de PayPal en 1998 (il en a éjecté un certain Elon Musk), premier investisseur extérieur de Facébook en 2004, il a également financé Linkedln ou SpaceX et présidé à la création de Palantir, une société cotée en Bourse qui, après s’être targuée d’avoir aidé à la traque et à l’élimination d’Oussama Ben Laden, ambitionne de devenir le nouvel épicentre du complexe militaro-industriel.

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C’est un philosophe, plein de prédictions apocalyptiques.

« Il était activiste bien avant d’être entrepreneur», explique d’emblée le journaliste américain Max Chafkin, qui lui a récemment consacré une biographie remarquable de précision (1). Dès l’Université Stanford où, étudiant en droit à la fin des années 1980, il lance The Stanford Review, une feuille de chou conservatrice et parfois ordurière, anti-woke avec trente ans d’avance.

La pensée résumée de Thiel, serait : « Je ne crois pas que la liberté et la démocratie soient encore compatibles », écrit-il en 2009 dans « L’éducation d’un liberarien », un texte rédigé pour le think tank Cato Institute. Si elle est inscrite au frontispice de tous les portraits qui lui sont consacrés, cette citation n’est qu’un apéritif.

Deux ans plus tard, interrogé par le défunt magazine Details, ce grand fan du Seigneur des anneaux y va de son analogie : le Mordor n’est plus l’inhospitalière région où règne Sauron, le seigneur des ténèbres, mais « cette civilisation technologique fondée sur la raison et la science ».

La même année, dans une interview pour le site Slate, il exprime ses doutes face au suffrage universel, « inefficace », lui préférant la technologie : « Lorsqu’elle n’est pas régulée, [celle-ci] permet le changer le monde sans recevoir l’approbation des autres. A son meilleur, elle n’est pas soumise au contrôle démocratique et à la majorité, qui est souvent hostile au changement.»

Plus récemment, en 2019, lors d’un entretien vidéo pour la Hoover Institution, un cercle de pensée proche du Parti républicains, Thiel s’est livré à un petit exercice de futurologie. Selon lui, l’Europe fait face à trois scénarios dystopiques, « la charia islamique, le totalitarisme de l’intelligence artificielle à la chinoise ou l’hyper-environnementalisme » c’est un climatosceptique notoire, qui ne voit dans la crise climatique qu’un obstacle au progrès.

[…] Pendant des années, la presse a présenté Thiel comme un libertarien pas bien méchant, prônant l’individualisme et le désengagement de l’État. Cruelle erreur de diagnostic. Il a beau arguer que « la politique consiste à interférer dans la vie des gens sans leur consentement », c’est le champ qu’il cherche désormais à conquérir.

Donateur républicain depuis le milieu des années 2000, membre de l’équipe de transition de Donald Trump juste après son élection en 2016, il a déjà investi plus de 30 millions de dollars afin de soutenir seize candidats, dont une seule femme, pour les élections de mi-mandat. « Certains sont des gages donnés à la galaxie Trump et sont opposés à des républicains qui ont voté la mise en accusation [impeachment] contre l’ancien président», analyse Max Chafkin. Mais deux d’entre eux sont de purs produits du « thielisme ». J.D. Vance, dans l’Ohio, et Blake Masters, dans l’Arizona, partagent quelques points communs avec leur ancien employeur: diplômés des prestigieuses universités de l’Ivy League (Yale pour Vance, Stanford pour Mas­ters), ce sont aussi des national-populistes obsédés par l’immigration.

Thiel leur a donné 10 millions d’euros chacun en espérant amorcer une révolution réactionnaire à Washington, à deux ans du prochain scrutin présidentiel. Cette nouvelle droite est-elle plus dangereuse que Donald Trump, qu’elle a largement métabolisé ?

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« Si les gens pensaient que Trump était un perturbateur, ils étaient loin du compte», dit Steve Bannon, qui fut l’éphémère éminence grise du 45e président des États-Unis. Il suffit d’observer les individus présents dans son orbite pour s’en assurer. Curtis Yarvin par exemple, alias Mencius Moldbug, un programmeur informatique devenu maître à penser de ce mouvement, qui observe avec gourmandise certains autocrates européens, à commencer par Viktor Orbàn.

En septembre 2021, interviewé en majesté sur Fox News par la star de la chaîne, Tucker Carlson, ce suprémaciste blanc au vocabulaire ampoulé y a récité pendant plus d’une heure son chapelet techno-fasciste, décrivant par le menu ses rêves d’une monarchie de start-upper et d’un « César américain ». Peter Thiel, par exemple ?


Olivier Tesquet. Télérama. N° 3799 – 02/11/2022


  1. The Contrarian: Peter Thiel and Silicon Valley’s Pursuit of Power, éd. Bloomsbury, 2021, non traduit en français.

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