L’humain, ce parleur !

C’est un fait, l’humain a développé bien plus de compétences que les autres espèces.

Pourquoi ?

Une interview du biologiste Kevin Laland

Pourquoi sommes-nous allés sur la lune, avons-nous écrit « à la recherche du temps perdu » et réussi à séquencer le génome, ce qui ni les dauphins, ni les chimpanzés, ni les aigles ne semblent capables de faire ? Cet animal a longtemps obsédé les spécialistes biologie comportementales et évolutives, comme Kevin Laland. Mais l’auteur de la symphonie inachevée de Darwin, professeur à l’université de Saint Andrews en Écosse, la culture.

« Darwin et a fourni une explication convaincant de la longue histoire du monde biologique, mais il n’a fait qu’indiquer les origines du domaine culturel », explique-t-il dans son dernier essai.

Et le chercheur de reprendre le bâton là où le père de la théorie de l’évolution l’avait laissé, pour expliquer comment, avec un patrimoine génétique quasi similaire à celui de quantité d’autres espèces, la notre sole s’est détachée pour relever les défis sociaux et techniques à nul autres pareils.

  • Comment devons-nous entendre le mot culture?

Comme biologiste, je pense probablement la culture d’une manière différente de ce que les gens entendent ordinairement: je ne parle pas nécessairement de la gastronomie ou des symphonies de Beethoven, mais, de façon plus prosaïque, de notre capacité à accumuler des connaissances et des compétences transmises par d’autres personnes, puis à les mettre en pratique grâce à nos outils et notre technologie. Le succès de l’humanité est parfois porté au crédit de notre intelligence, mais c’est en l’occurrence notre culture qui nous rend si malins, capables de façonner collectivement des moyens toujours plus efficaces de résoudre des problèmes toujours particuliers.

  • En quoi cette culture nous différencie-t-elle des autres espèces?

D’autres animaux possèdent la capacité d’acquérir des connaissances et des compétences auprès de leurs congénères, pour trouver leur nourriture, se déplacer dans leur environnement en toute sécurité, reconnaître leurs prédateurs et identifier leurs proies. Autant de connaissances apprises socialement (et non par eux-mêmes), transmises par les parents à leurs descendants ou par le reste du groupe à chacundes individus. Mais la culture des chimpanzés n’est pas la même que celle des humains, elle reste « primitive », c’est-à-dire simple, à la fois par son ampleur et par ses mécanismes. Chez les êtres humains, elle joue un rôle essentiel dans l’évolution de la cognition — notre capacité à traiter l’information, à apprendre une langue, à coopérer dans le cadre de groupes étendus, etc. Toutes ces avancées sont des produits indirects de cette culture si particulière qui, en interagissant avec l’évolution purement biologique de notre espèce, a entraîné le développement d’organes complexes et abouti à des différences majeures en comparaison avec les autres espèces.

  • Toutes les espèces partagent un trait commun: nous copions nos congénères…

Je me souviens que lorsque mon fils était jeune, quand je sortais tondre la pelouse, il sortait sa petite tondeuse en plastique et m’imitait dans le jardin. Nous, les humains, sommes doués pour l’imitation, mais en fait tous les animaux acquièrent des compétences en copiant ceux qui les entourent. Simplement, si vous comparez les espèces, vous constatez que les humains imitent avec plus de précision que les autres : nous copions sur un mode « haute fidélité ».

Nous innovons aussi davantage, ce qui nous a offert un avantage déterminant dans la sélection naturelle. Or cette double capacité, à bien copier les bonnes idées et solutions trouvées par d’autres, et aussi à innover, favorise la lutte pour la survie. Car chaque avancée génère en retour, sur un plan strictement biologique, de nouvelles capacités cérébrales. Et l’ensemble du processus, à la fois biologique et culturel, forme une boucle qui va renforcer notre espèce en augmentant la taille de notre cerveau.

En résumé : plus le cerveau est gros, plus ses différentes zones peuvent être activées pour améliorer notre faculté à copier; or mieux nous copions, plus nous élargissons notre accès à certaines ressources, particulièrement aux aliments qui vont favoriser la croissance de notre cerveau…

  • Nous serions plutôt des «généralistes », capables de copier des activités très diverses, et les animaux des « spécialistes »?

Cette question renvoie aux différents types d’intelligence que nous trouvons chez les animaux. Les dauphins, par exemple, ont la réputation d’être très doués pour communiquer les uns avec les autres. Ils possèdent un répertoire sophistiqué de compétences sociales. En revanche, ils n’ont pas de mains, et sont donc biologiquement empêchés de manipuler des objets, ce qui limite leurs compétences techniques. Certains oiseaux possèdent, eux, cette capacité de manipuler des objets, avec leur bec et leurs pattes, mais d’autres types de contraintes s’exercent sur eux: pour décoller, mieux vaut être petit et léger, ce qui limite la taille du cerveau…

A contrario, chez les primates en général, et plus particulièrement les humains, tout un arsenal de compétences se renforcent les unes les autres. Nous sommes doués pour communiquer, bons dans l’utilisation des outils grâce à nos mains, et notre intelligence nous procure de sérieux avantages « écologiques » : nous savons où trouver des aliments pour une nourriture diversifiée, comment exploiter ces différents aliments…

Toutes ces capacités nous préparent à affronter des situations extrêmement variées. L’apprentissage social fait donc de nous, en effet, des généralistes capables de mettre en action leurs capacités en dehors de toute impulsion biologique, quand la grande majorité des animaux restent plutôt des « spécialistes » : chacune de leurs capacités répond la plupart du temps à une fonction majeure : manger, s’accoupler, fuir le danger…

  • Cette «culture» propre à l’homme n’a pas toujours été performante: pendant 700000 ans, nous aurions taillé le silex plus ou moins de la même façon-.

Nous disposons de peu de données pour expliquer ce phénomène. Nous avons donc mis en place des expé­riences pour tenter de comprendre cette longue stagnation. Prenez un habile tailleur de silex et disposez des individus autour de lui, qui le regardent faire avant de passer eux-mêmes à la pratique devant d’autres témoins néophytes.

Examinez ensuite comment les compétences originales du tailleur « expert » se transmettent le long de la chaîne, en variant volontairement les conditions de la transmission d’informations : ici, le tailleur reste silencieux pendant sa démonstration, là, il explique tout ce qu’il fait. Cela va complètement modifier la qualité de l’imitation.

Si le tailleur ne donne pas à ses élèves des instructions précises sur la meilleure façon de tenir le silex et de le frapper, alors la transmission sera moins précise. L’imitation brute n’offre pas, en effet, une propagation efficace du savoir, d’où l’hypothèse que pendant cette période extraordinairement longue de 700 000 ans, nos ancêtres n’avaient pas développé l’utilisation du langage comme outil de transmission des savoir-faire.

Certains individus inventaient sûrement des méthodes plus sophistiquées que d’autres pour tailler la pierre, mais, faute de langage, celles-ci ne parvenaient pas à se maintenir: elles se perdaient d’une génération à l’autre.

  • Parler offre un gain de temps et d’énergie considérable…

Imaginez que vous vouliez prévenir quelqu’un qu’il y a de la nourriture de l’autre côté de la colline. Communiquer cette information sans langage demande une énorme dépense d’énerffie, pour un résultat incertain. Parler permet au contraire d’enseigner des choses précises même quand elles ne sont pas visibles ici et maintenant : vous pouvez informer vos congénères de ce qui s’est passé hier ou d’une menace qui se profile demain, et leur offrir un avantage majeur dans le processus de survie et de sélection naturelle.

La question est donc : qu’est-ce qui a changé brutalement dans l’environnement de nos ancêtres au point de nécessiter de leur part une nouvelle forme d’adaptation à cet environnement par le biais du langage? Et pourquoi d’autres organismes n’ont-ils pas eux aussi adopté cette forme de communication? L’explication la plus évidente, selon moi, est que nous avons provoqué nous-mêmes ce changement.

Cette chose qui s’est mise à évoluer rapidement, c’est notre culture au sens large : toutes ces techniques cumulées de recherche de nourriture, ces gestes pour mieux tailler les outils, ces échanges sur les prédateurs et les proies, sur la manière de fabriquer du feu…, il est devenu nécessaire d’en parler! Le langage est apparu parce que nous avions beaucoup de choses à dire, et parce que lui seul pouvait assurer une transmission stable et pérenne de nos connaissances.

  • Qu’est-ce qui nous dit que les animaux en sont dépourvus?

J’ai consacré trente ans de ma vie à étudier le comportement animal, et je suis tout à fait disposé à leur attribuer des connaissances et des capacités, mais nous ne pouvons pas nous raconter des histoires sur leurs compétences linguistiques. Dans l’institut de recherche où je travaille, nous avons des experts en chant des oiseaux, mais aussi en communication entre les baleines, entre les dauphins. Quiconque pourra prouver qu’il existe une communication vraiment sophistiquée au sein de ces espèces est assuré de recevoir une reconnaissance internatio­nale immédiate. Car le « langage » des animaux est le Saint-Graal de notre discipline. Las ! la vérité est que l’on ne peut toujours pas le prouver, et l’explication la plus simple de cette impossibilité est que ce langage complexe n’existe pas. Certains animaux peuvent bien sûr représenter symboliquement certaines menaces, ou évoquer la présence de certains aliments dans un autre lieu, mais cela s’arrête là: ils ne combinent pas les symboles pour créer des messages aussi sophistiqués que ceux des êtres humains. Même chez nos cousins primates.

  • Cette même culture qui nous a tant servi a aussi « oublié » de protéger l’environnement

Tous les animaux modifient leur environnement. Creuser des terriers dans le sol, laisser des traces olfactives ou tracer des sentiers… Ce qui est différent chez les êtres humains, c’est la puissance de leur capacité à modifier le monde, grâce ou à cause de cette culture qui les anime Nous avons été très prompts à exploiter nos capacités nouvelles, sans réfléchir au type de responsabilité sociale que nous avions envers le reste de la nature. Notre impact est direct et profond, nous sommes responsables de la disparition de nombreuses espèces. Et si, aujourd’hui, nous possédons les capacités cognitives nécessaires pour réfléchir aux ramifications multiples et souvent négatives du développement de cette culture, ce n’est certainement pas la technologie qui nous empêche de réduire les conséquences les plus néfastes de cette dernière, c’est la politique. En tant que scientifique, j’avoue qu’il est frustrant de constater à quel point les choses avancent peu, ou très lentement.


Propos recueillis par Olivier Pascal Moussellard. Télérama N°3798 – 26/10/2022


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