Education scolaire !

Adapter la manière d’enseigner à chaque élève en fonction de ses difficultés et de ses spécificités semble frappé au coin du bon sens.

Pourtant, l’individualisation pédagogique préconisée par le président Emmanuel Macron recèle bien des pièges. En son nom, on enjoint aux établissements de définir un projet destiné à séduire leur public.

[…] Promouvoir les qualités de son établissement fait désormais partie des préoccupations des enseignants. « Se vendre » : mettre en valeur ses projets, se targuer de partenariats avec des artistes, concevoir des diaporamas séduisants, organiser des journées portes ouvertes. Ou, de manière plus grossière eu égard à l’image du service public, attirer de nouveaux « clients ».

Mettre en avant des spécificités, prétendues ou réelles, est possible en raison de la plus grande autonomie accordée aux établissements.

  • Depuis la réforme du collège menée par M. François Bayrou en 1995, les possibilités en la matière n’ont cessé de croître. Les chefs d’établissement se sont vu attribuer des heures « globalisées » ou des « marges d’autonomie ». Le conseil d’administration, sur proposition du chef d’établissement, décide de leur usage.
  • Le ministre Luc Chatel, dans sa réforme du lycée en 2010, prévoyait jusqu’à neuf heures par semaine non affectées par niveau.
  • En 2014, la réforme du collège de Mme Najat Vallaud-Belkacem attribuait 20 % de la dotation à la décision de l’établissement.

Aujourd’hui, le conseil d’administration peut modifier et valider, à chaque rentrée scolaire, le nombre de classes, la répartition des heures entre les langues, l’existence ou non d’une option latin (et son horaire), l’attribution de l’enseignement moral et civique (EMC) à tel ou tel enseignant, l’existence de travail en effectifs allégés dans une discipline plutôt que dans une autre, le nombre de groupes de spécialité.

Ces choix sont ensuite valorisés face aux concurrents, publics comme privés, notamment lors de journées portes ouvertes devenues indispensables. On y présente les enseignements, mais aussi les options et les clubs existants, qui fonctionnent comme un « produit d’appel ».

Le site Internet de l’établissement devient une « vitrine », des comptes Facebook ou Instagram sont créés afin de diffuser la mine épanouie des élèves ayant participé aux projets.

Lors des luttes contre les suppressions de postes, il n’est pas rare qu’un chef d’établissement voire des enseignants reprochent à ceux qui se mobilisent de nuire à l’image de l’établissement, arguant qu’il sera trop tard pour se plaindre lorsque les effectifs à la rentrée seront en baisse. La tension entre défense de l’établissement et défense du service public est alors à son comble.

Plus encore, ces nouvelles habitudes conduisent à une débauche d’énergie peu productive. Les chantres de l’autonomie en oublient le coût de cette concurrence : les heures passées à bâtir des projets en remplissant des dossiers de subventions, à prôner les bienfaits de sa spécialité (au lycée général) pour attirer les élèves, à faire la tournée des écoles primaires pour promouvoir une langue autre que l’anglais, à inventer ce qui ne se ferait pas ailleurs, à élaborer un plan local d’évaluation (à défaut d’examens nationaux) sont autant d’heures qui ne sont pas consacrées à l’enseignement.

Des établissements se dotent de logos et même de slogans, finalement assez proches, qu’ils se situent en Bretagne, dans le Pas-de-Calais ou dans l’Hérault : « Envol vers la réussite », « Bien vivre ensemble pour réussir ensemble », « Le vent de la réussite ». Chaque équipe pédagogique est ainsi sommée de produire un projet d’établissement qui contiendra, sans nul doute, les mots : ambition, excellence, différenciation, bienveillance, lutte contre l’absentéisme…

[…]

Lors de sa conférence de presse du 17 mars 2022, le candidat Emmanuel Macron a proposé « plus de liberté pour les établissements, (…) plus de liberté aux équipes pédagogiques, permettre à ces équipes de porter un projet, parfois de recruter sur profil, (…) pouvoir expérimenter d’autres organisations avec une continuité éducative différente, des nouvelles démarches pédagogiques, renforcer le soutien scolaire ».

En matière d’innovation, le président généralise une idée déjà mise en pratique par M. Chatel, qui avait expérimenté le recrutement de professeurs par le chef d’établissement. Il disait déjà : « Il faut une adaptation, plus de marges de manœuvre aux acteurs locaux, plus d’autonomie aux établissements (…) et, à la fin, une personnalisation, une solution pour chaque élève sortant du système éducatif (2). » Aujourd’hui, il est toujours question de « libérer les initiatives », de « promouvoir l’innovation et les compétences », en soumettant évidemment les établissements à une évaluation permanente.

[…]


Clothilde Dozier. Le Monde Diplomatique – Oct 2022. Source (Extraits) – Titre original : Derrière la vitrine de l’autonomie des établissements scolaires


  1. « L’autonomie des établissements scolaires », rapport annuel des inspections générales, 2019.
  2. France Inter, 2 mai 2012.
  3. Lancement de la concertation sur « la refondation de l’école » à la Sorbonne, Paris, 5 juillet 2012.
  4. Note de cadrage pour l’école, 2022.
  5. RTL, 30 mai 2017.
  6. (Cité dans « Observation et évaluation de l’ensemble des dispositifs d’aide individualisée et d’accompagnement à l’école, au collège et au lycée » (PDF), rapport des inspections générales de l’éducation nationale et de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, 2010.
  7.  Cf. Élisabeth Bautier et Patrick Rayou, Les Inégalités d’apprentissage, Presses universitaires de France, Paris, 2009.

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