L’affaire Bayou et puis…

[…] L’affaire pose aujourd’hui de nombreuses questions, notamment celles de l’exemplarité des élus et de la contradiction entre des valeurs revendiquées et le comportement privé. Changement d’odeurs, de mentalités des mœurs… jusqu’où aller ?

Écologistes et féministes répondent.

[…] Voilà un dossier débattu sur la place publique avant que les accusations ne soient formulées et explicitées. Voilà des médias qui renvoient dos à dos des témoignages et d’autres qui parlent de « dérives » du mouvement féministe. Et voilà un des principaux partis d’opposition tétanisé malgré l’urgence écologique et sociale. D’où la question sous jacente à qui profite cet embroglio, si ce n’est la macronie

[…] Médiapart a enquêté plusieurs semaines, après la mise en retrait du responsable écolo – un fait politique sur lequel on ne saurait faire l’impasse –, et sollicité une trentaine de personnes, dans un climat parfois brumeux, du moins inhabituel.

[…] Selon nos informations, l’ex-compagne de Julien Bayou à l’origine de l’affaire, qui a posé des conditions à son audition par la cellule d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles du parti, n’a toujours pas été auditionnée. Des consultations juridiques sont en cours, alors que les deux parties sont désormais représentées par des avocat·es.

Le nouvel avocat de la plaignante, Christophe Bigot, indique à Mediapart que « la cellule EELV n’a plus donné suite » depuis sa saisine, le 3 octobre. « Elle est totalement discréditée aux yeux de ma cliente, qui ne lui faisait déjà pas grande confiance. Elle n’entend plus dans ce contexte donner la moindre suite. »

De son côté, Julien Bayou, député de Paris, âgé de 42 ans, a demandé, pour la sixième fois, à être entendu – en vain à ce jour [29/10/2022]. Le 4 octobre, il est monté au créneau dans Le Monde et dans l’émission « C à vous », sur France 5, pour contester toute « affaire Bayou ».

Une affaire inédite, un débat ancien

Son cas soulève des questionnement inédits, cinq ans après #MeToo. Il interroge le traitement médiatique des « violences psychologiques », une notion mal connue et un phénomène tour à tour minimisé ou au contraire utilisé comme un concept fourre-tout. Il questionne les limites de la vie privée.

À quel moment l’écart entre le discours affiché et le comportement dans la sphère intime devient-il d’intérêt public ? Faut-il faire état de cette contradiction ? Où placer le curseur de l’exemplarité d’un responsable politique ? Faut-il conserver comme unique boussole ce qui relève – ou non – d’un délit ou d’un crime ?

Questionnée le 12 octobre sur France Info, la députée Sandrine Rousseau a affirmé qu’il s’agissait d’une « question d’éthique en politique ». « La question que pose cette affaire, c’est : qu’est-ce que le respect des femmes ? »

Concrètement : un responsable politique peut-il multiplier les conquêtes dans les milieux militants, alors qu’il gagne en responsabilités ? Y a-t-il une contradiction, pour un chef de parti de gauche, entre son engagement féministe et des « tromperies »? 

[…]

À l’inverse, Julien Bayou a fustigé dans Le Monde un « dévoiement », estimant qu’il ne fallait pas « confondre féminisme et maccarthysme ». Une ligne soutenue par l’ex-candidat à la présidentielle Yannick Jadot, qui évoque un « étalage de la vie privée » et du « journalisme caniveau » à propos de la diffusion par Reporterre de plusieurs longs récits, livrés bruts, d’ex-compagnes de Bayou. 

[…]

Que sait-on des accusations ?

[…] À ce stade, on sait seulement que son ancien secrétaire national est visé par une enquête interne à son parti, ouverte suite à l’envoi, le 30 juin, d’un courrier de détresse d’une de ses ex-compagnes qui l’accuse de « briser psychologiquement en toute impunité » des femmes « plus jeunes » et « sous emprise ». Sans livrer de faits précis. Celle-ci a accepté de nous rencontrer longuement, mais a plusieurs fois indiqué vouloir réserver ses éléments précis à la cellule d’enquête. Mediapart n’a pas été en mesure de confirmer son témoignage.

[…]

Depuis, plusieurs ex-compagnes de Julien Bayou sont entrées en contact, avec l’idée de partager leurs récits et de se soutenir. Elles échangent dans un groupe WhatsApp dans lequel on trouve des militantes féministes et/ou écologistes qui les soutiennent.

Médiapart a rencontré quelques-unes d’entre elles.

Les récits que nous avons recueillis n’évoquent aucun témoignage de violences sexuelles. Ils décrivent, avec plus ou moins de gravité, un dirigeant politique qui aurait multiplié les relations simultanées, y compris au sein de son parti, et qui se serait parfois « mal comporté » avec des femmes. 

Les personnes interviewées ne mettent pas toutes les mêmes mots pour qualifier cette attitude. Deux d’entre elles se plaignent de ce qu’elles qualifient de « violences psychologiques » ou de « relation dysfonctionnelle » ayant « altéré [leur] santé mentale ». D’autres dénoncent un « Don Juan » qui confondrait son parti avec un « vivier de militantes un peu plus jeunes, un peu moins expérimentées », et pointent les contradictions entre un comportement privé et un affichage public féministe.

Un élément revient : l’asymétrie qui se serait installée entre certaines jeunes femmes, novices en politique, et Julien Bayou, un élu et responsable politique qui a progressivement gagné en influence. 

[…]

Claire qui a fait partie de la campagne législative 2017 de l’équipe de Julien Bayou, vient alimenter le reproche parfois fait aux écolos de tout entremêler : le privé et le public, le militantisme et l’amitié, ou les relations amoureuses et sexuelles. Ce mélange des genres se retrouve dans le cas de Julien Bayou.

Estelle explique que l’élu écologiste lui a confié un poste important dans sa campagne législative, à l’occasion d’un dîner « ambigu », en octobre 2016 : « Ce devait être une discussion professionnelle, et j’avais l’impression de passer un entretien d’embauche pour savoir si je pouvais être la future femme de sa vie, relate-t-elle. “Où te vois-tu dans cinq ans ? Est-ce que tu veux des enfants ? Tu fais du sport ?” J’étais gênée, déstabilisée par ces questions d’ordre personnel. » 

Les neuf mois suivants, « toujours dans l’ambiguïté », selon son récit, elle dit s’être sentie « un peu mal à l’aise », car « tous les registres étaient mélangés ». Après la campagne, ils deviendront amants. Avec le recul, elle estime qu’il aurait « développé une emprise sur [elle] » et l’accuse de l’avoir « utilisée pour le sexe et le militantisme », « car être sous le charme d’un candidat motive à militer pour lui ».

Claire, elle, relate une relation « particulière » de trois années, « à la fois amoureuse et de travail ». « La frontière n’était pas claire. Il me faisait croire qu’on était dans une sorte de partenariat, une team super. » La jeune femme prétend s’être retrouvée à « jouer sa petite main » au quotidien, « faire des recherches, rédiger des recours », pendant que Julien Bayou « brillait dans les médias », dit-elle. 

Dans son récit – circonstancié, confirmé par Estelle, et que Mediapart a choisi de ne pas détailler – elle reproche à l’élu de l’avoir trompée alors qu’il n’avait jamais été question d’être un « couple libre », d’avoir dragué ouvertement d’autres femmes, en sa présence ou celles de militant·es, et de l’avoir fait « passer pour folle, excessive et parano » lorsqu’elle aurait protesté. Des « humiliations répétées » qui l’auraient « épuisée psychologiquement » et auraient « détruit [son] estime de femme », dit-elle. Selon elle, un tel comportement générerait par ailleurs un « vice du consentement » pour une femme qui se croit en relation exclusive, voire un problème de santé publique en cas de rapports non protégés.

[…]

Finalement, cette jeune femme, qui dénonce une « culture de la domination masculine qui imprègne encore les partis politiques », a pu continuer à travailler dans des réseaux écolos. Mais elle note qu’elle n’occupe aucune fonction à EELV, tout en étant toujours officiellement adhérente. 

« Rupture douloureuse » et « souffrances partagées »

Questionné par Mediapart sur ces témoignages, Julien Bayou n’a pas souhaité répondre. « Il s’est suffisamment exprimé dans le journal Le Monde et “C à Vous”, et ne s’est pas engagé en politique pour voir sa vie privée et celle de son entourage étalées, disséquées et salies sur la place publique », nous a indiqué son avocate, Marie Dosé.

Dans Le Figaro en juillet, puis dans Le Monde et l’émission « C à vous » en octobre, le député avait démenti toutes « violences psychologiques » et évoqué, s’agissant de son ex-compagne à l’origine du signalement, « une rupture très douloureuse », « des souffrances partagées », une femme qui agirait par « rancœur »

Certaines de ses anciennes compagnes sont allées dans son sens. Comme la chercheuse Claire Sécail, qui a indiqué, sur Twitter, être « brièvement sortie avec [lui] il y a quelques années ». « Si je vois bien pourquoi ce garçon n’était pas la meilleure personne à fréquenter lorsque l’on traverse une période difficile – ce qui était mon cas –, l’accusation de “violences psychologiques”contre lui est bien trop grave pour ne pas être étayée de faits », a-t-elle écrit. Ajoutant : « Un peu de lâcheté et beaucoup d’immaturité ne font pas de vous un adepte des violences psychologiques. »

Quelqu’un qui ne se comporte pas bien [avec les femmes], ou qui ment, n’a pas le droit de se dire féministe ? Mais alors, c’est quoi le “pas bien” ? Pour moi, le curseur doit rester la loi.

Une ancienne compagne de Julien Bayou

Une autre ex-compagne de l’élu – qui a requis l’anonymat –, explique que « Julien ne [l’]a jamais humiliée, rabaissée, diminuée », mais précise que « ela ne vaut que pour [elle] ». Elle raconte être sortie de la relation « broyée »,avec « l’impression d’avoir été prise pour une conne », et raconte avoir fait une dépression. Mais elle « considère que ça arrive quand on sort d’une relation amoureuse ». 

« Avec moi, il a eu un comportement qui n’est pas bien d’un point de vue moral, et qui est une forme de contradiction. Mais où est la limite de la contradiction ?, interroge-t-elle. Quelqu’un qui ne se comporte pas bien [avec les femmes], ou qui ment, n’a pas le droit de se dire féministe ? Mais alors, c’est quoi le “pas bien” ? Pour moi, le curseur doit rester la loi. Et me concernant, il n’y avait rien qui tombe sous le coup de la loi. C’était juste un connard. »

Julie* connaît Julien Bayou depuis plus de dix ans. Elle a plusieurs fois entretenu une relation avec lui, et est restée très proche de lui. « Il y avait parfois de la lâcheté, mais ce n’est absolument pas de la manipulation, explique-t-elle. Je l’ai toujours interprété comme une priorisation de sa carrière et de son engagement politique. » 

Très sensible à #MeToo, cette femme, qui travaille en politique mais loin d’EELV, estime que le seul sujet est « tout au plus » celui d’un « défaut de vigilance de la part de Julien quant aux relations qu’il a pu avoir avec des militantes ». « Il n’y a jamais eu de volonté délibérée de sa part d’abuser de sa position, mais peut-être il n’a pas su voir la réalité des rapports de forces qui peuvent naître de l’engagement dans la même organisation », affirme-t-elle. Mais attention, conclut-elle, à « ne pas faire d’anachronisme ». 

[…]


Lénaïg Bredoux et Marine Turchi. Médiapart. Source (Extrait)


À l’arrivée, qu’est-ce que cette affaire ? Une bisbille revencharde d’ex-femmes, ex-séduites et délaissées ou une volonté de stature cachée, voulue par un quarteron de féministes ??? MC


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