Eau du robinet

Mandrake le magicien a encore frappé.

Dans des avis extravagants, l’agence publique en charge des pesticides vient de déclasser deux produits toxiques. De la sorte, l’eau du robinet, gravement contaminée, redevient conforme. Aux nouvelles normes.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo – 26/11/2022

L’entourloupe est tellement « hénaurme » qu’on se pince à plusieurs reprises.

D’abord, considérons l’Anses, soit l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Chargée des autorisations de mise sur le marché des pesticides, elle seule peut les en retirer. Elle est donc à la fois juge et partie. Ajoutons que le mouvement des Coquelicots, soutenu dès le départ par Charlie, a amplement démontré les liens entre cette agence publique et l’industrie des pesticides. Mais à ce point?

Résumons. Dans deux avis extravagants, l’Anses vient de relever le seuil de tolérance de deux métabolites du pesticide S-métolachlore (1).D’une part le métolachlore ESA, et d’autre part le métolachlore NOA. Pas de panique, on va expliquer.

De la sorte, des millions d’habitants auxquels on a distribué en 2021 une eau trop polluée par les pesticides seront « sauvés ». Le coup de baguette magique de l’Anses permet en effet de multiplier par 9 la norme de ces deux métabolites, ce qui efface le problème.

En 2021, 20 % des Français consommaient une eau trop chargée en pesticides, et ça ne pouvait pas durer. Pas à dire, c’est bien joué. Et Syngenta, qui commercialise le S-métolachlore, voit du coup son beau produit innocenté.

Mais reprenons l’explication : il y a une face cachée des pesticides, qu’on appelle « métabolites ».

Au contact des milieux et conditions qu’ils rencontrent – le sol, ou plutôt les sols, l’eau, les plantes bien sûr, le soleil, mais aussi le jabot d’une abeille, le gésier d’un oiseau, l’estomac d’un mammifère, le tube digestif d’un lombric -, les pesticides se dégradent en nouvelles structures chimiques, parfois plusieurs fois au cours de leur cycle de vie avant minéralisation, qui marque la fin du produit.

Par exemple, le pesticide atrazine est « dégradé […] en ordre décroissant [en] diéthyl-atrazine (DEA), [en] déisopropyl-atrazine (DIA), [en] diaminochloro-atrazine (DACA), ainsi [qu’en] hydroxy-atrazine (HA) » (2).

C’est l’enfer, car chaque pesticide peut créer cinq, dix, douze métabolites différents, et comme on compte 2 000 pesticides contenant 500 substances chimiques différentes en Europe, cela signifie des milliers de métabolites à l’arrivée, qu’il faudrait suivre à la trace.

Chacun. Car les métabolites sont eux aussi toxiques. Souvent autant, et même plus que les pesticides dont ils proviennent. Il ne fait aucun doute que si l’on recherchait dans l’eau tous les métabolites de pesticides, les normes légales seraient explosées partout en France. Sagement complices, les agences régionales de santé (ARS) se contentent, dans le meilleur des cas – rare – d’en traquer une dizaine. Ou zéro.

Dans l’exemple de la nappe phréatique de Massérac, dans la Loire-Atlantique, les opposants aux pesticides (collectifsanspesticides.fr) se heurtaient à un mur infranchissable, bien qu’ils aient consommé pendant des années une eau dépassant les normes légales (3). En 2019, dans cette région de Guémené-Penfao, 232 pesticides différents étaient utilisés, créant après dégradation au moins 1000 métabolites. Et rien n’a été fait, avant la décision scélérate de l’Anses, qui va leur rendre la joie de vivre. Le métabolite le plus embêtant, chez eux, est en effet le métolachlore ESA, qui vient de disparaître du tableau.

Mais allons encore plus loin, car l’histoire cachée de ces rapports est bien plus folle.

L’Europe dispose, au milieu d’un embrouillamini de textes, d’une directive sur l’eau potable, en date du 3 novembre 1998, intégrée au droit français. Sauf dérogation encadrée, il est interdit de distribuer de l’eau potable qui dépasserait 0,1 microgramme par litre pour un pesticide donné, et 0,5 microgramme pour la totalité des pesticides retrouvés.

À ce stade, et c’est également essentiel, les pesticides sont considérés à l’égal de leurs métabolites. Si on retrouve 0,1 microgramme d’atrazine et 0,1 microgramme de diéthyl-atrazine, cela ne fait pas 0,1, mais 0,2. À la limite, si l’on ne trouve aucun pesticide de départ, mais plusieurs de leurs métabolites qui dépassent ensemble 0,5 microgramme, cela rend l’eau impropre à la consommation.

C’était intenable, car la situation avait dès cette époque échappé à tout contrôle. En 2000, des analyses menées en Bretagne montraient ainsi, selon le Sénat, que « sur les 65 matières actives recherchées, 23 ont été détectées à des concentrations supérieures à 0,1 ». Rappelons que µg est égal à microgramme. Au plan national, l’Institut français de l’environnement (Ifen, disparu), croisant les données de 440 000 prélèvements réalisés en 1999 et 2000, retrouvait des pesticides (142 différents recensés dans 90 % des prélèvements sur des cours d’eau).

Il fallait donc tordre la réalité dans tous les sens pour la renvoyer à sa niche.

Pour l’industrie agrochimique (le quatuor DuPont, Syngenta-ChemChina, Bayer-Monsanto et BASF), l’enjeu est stratégique. En un mot, si l’on cherche sérieusement les métabolites, l’édifice s’écroule, révélant une pollution bien pire que celle que reconnaissent les autorités. Dans les coulisses, la bataille dure depuis une vingtaine d’années, mais en 2015, l’industrie a remporté une grande victoire grâce à la publication d’un article «scientifique » (4).

Signé par des « chercheurs » de Bayer, BASF, Syngenta, il sert encore aujourd’hui de base aux discussions techniques dans l’Union européenne. Ilexplique par le menu la distinction entre métabolites pertinents et non pertinents, clé pour le commerce des pesticides. Dans un cas, il ne faut pas en retrouver plus de 0,1 microgramme par litre, et dans l’autre, 0,9. Neuf fois plus. Révolutionnaire. Un seul pays a osé s’opposer à cette manip : le Danemark. Son Agence de protection de l’environnement a proprement envoyé promener cette si audacieuse manière de protéger la santé publiques.

Il y a soixante ans, le 27 septembre 1962, paraissait aux États-Unis l’un des grands livres du siècle, Silent Spring. La biologiste et écrivaine Rachel Carson y décrivait pour la première fois en détail les ravages des pesticides sur le vivant. L’année suivante, le livre était traduit en français sous le titre Printemps silencieux. Dans sa préface, Roger Heim (alors président de l’Académie des sciences et directeur du Muséum national d’histoire naturelle) écrivait : « On arrête les « gangsters », on tire sur les auteurs de « hold-up », on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels -, mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences?»

Pas à dire, les choses avancent.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 26/10/2022


  1. http://www.ansesfr/fr/system/files/EAUX2021SA0205.pdf et www. ansesfr/fr/system/files/EAUX2021SA0070.pdf
  2. inspq.qc.ca/eau-potable/atrazine
  3. http://www.collectifsanspesticidesfr/infos/nous-buvons-une-eau­contarninee-34
  4. sciencedirect.com/science/article/abs/pii/ S0273230015300039 (en anglais).
  5. mst.dk/media/148466/framework_assessnzent_pesticides_ version_1-6 may_-2018.pdf (en anglais).

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