La tenaille identitaire

« Autour de nous – tendez l’oreille – hurlent de toute part des voix qui affirment que pour être authentiques, il faudrait être entièrement définis par notre naissance, notre sexe, notre couleur de peau ou notre religion ». C’est Delphine Horvilleur qui parle ainsi, dans son dernier livre, Il n’y a pas de Ajar. Sous-titre : Monologue contre l’identité (éd. Grasset).

Pour critiquer ta surenchère des assignations identitaires, Delphine Horvilleur fait appel à l’écrivain Romain Gary, qui, à 60 ans, s’était inventé un double pour commencer une nouvelle vie littéraire. Sous le pseudonyme d’Émile Ajar, il avait réussi à sortir de l’image que lui renvoyaient la critique et le public; il avait même obtenu un second prix Goncourt. Ça n’est qu’au moment de son suicide que Gary avait révélé la géniale supercherie.

Delphine Horvilleur imagine venir lui rendre visite le jour où il va se tirer une balle dans la bouche, le 2 décembre 1980. Elle lui demande de poser son arme le temps d’écouter un récit de la tradition talmudique.

Elisha Ben Abouya, grand sage lecteur de la Torah, avait pris comme surnom Ah’ar – l’Autre -, après qu’il eut renoncé à suivre les commandements pour se mettre en quête des plaisirs charnels. C’est une prostituée qui lui avait suggéré ce pseudonyme quand, pensant reconnaître le grand Elisha Ben Abouya, elle lui avait lancé : « Non, tu ne peux être celui-là : toi, tu es un autre, Ah’ar.»

Horvilleur aime l’oeuvre de Gary parce qu’elle torpille « la tenaille identitaire politico-religieuse». Dans Il n’y a pas de Ajar, elle force la proximité entre Ah’ar et Ajar, deux grands représentants de la vie sous pseudo. Et puis elle invente un autre personnage : un Abraham Ajar, fils caché d’Émile Ajar, qui prend la parole et revendique de pouvoir exister comme fils de quelqu’un qui n’existe pas.

C’est par ce moyen que Delphine Horvilleur, rabbin de Judaïsme en mouvement, questionne la bouffée de religiosité que connaît le monde aujourd’hui : « Il y a les voix des extrêmes politiques et des nostalgiques identitaires qui disent : retournons à ce que nous fûmes! […] Redevenons fidèles à une pureté originelle.»

Si l’on considère l’origine comme une source, on rend possibles les épurations de toutes sortes. Déjà dans les années 1920, à contre-courant du délire religieux et du délire nazi sur la pureté, Walter Benjamin soutenait que l’origine n’est pas une source, mais « un tourbillon dans le fleuve du devenir».

D’ailleurs, en hébreu, le verbe « être » n’existe pas au présent : on peut seulement dire « j’ai été », ou bien « je suis en devenir ».

« Ils s’accrochent à leur livre comme à un test ADN» : au texte unique et sacré, aux filiations biologiques, Delphine Horvilleur préfère la filiation par les livres : « On est tous conçus par procréation littérairement assistée ».

En en faisant une incarnation du multiple propre au judaïsme, Delphine Horvilleur prend le risque de coller une identité juive sur Romain Gary. Elle dit elle-même qu’il n’aurait pas été content du tout. C’est le paradoxe de ce livre.

Aussi, à la démarche du rabbin, tout éclairé qu’il soit, on pourra préférer la méthode du psychanalyste, qui met vraiment à plat toutes tes identifications. Freud n’a pas inventé autre chose : un dispositif pour se décentrer, pour se donner les moyens de sortir des carcans identitaires.


Yann Diener. Charlie Hebdo. 26/10/2022


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