Rejets éternels

Vallée de la chimie, au sud de Lyon. Un couloir d’une dizaine de kilomètres qui regroupe près de 500 industries chimiques et pétrochimiques, et représente un risque d’accident majeur pour la population et l’environnement.

Pendant un an, pour la série documentaire « Vert de rage » (France 5) et « Envoyé spécial » (France 2), le journaliste Martin Boudot a enquêté sur l’usine Arkema, géant du secteur de la chimie, implantée à Pierre-Bénite, l’une des communes qui composent cette « vallée ».

Au mois de mai dernier, les conclusions de ses recherches avaient déjà fait grand bruit. Et c’est le fil de ses investigations qui est aujourd’hui raconté, reprenant, étape par étape, un travail qui l’a emmené des berges du Rhône jusqu’en banlieue de Rotterdam, à la recherche de substances souvent ignorées : les perfluorés (PFAS).

Une famille de 4 730 composés synthétiques, bricolés par l’homme et présents dans de nombreux produits de consommation, tels les cosmétiques. Mais aussi des polluants nocifs dits « éternels » par leur longévité.

Dark Waters

Au préalable, il faut accepter le côté très scénarisé de ce reportage, la mode du sujet « incarné », dans lequel un journaliste se met en scène. Si ce format permet de toucher un plus grand public, c’est tant mieux.

Il serait dommage que cet artifice masque le sérieux et la gravité du propos.

A Pierre-Bénite, donc, l’usine de thermoplastique Arkema fait partie du décor. Un millier de salariés, 33 000 m2 et l’appellation rassurante de « chimie verte », vantée par la direction.

Problème, cette usine est soupçonnée d’utiliser des perfluorés, des composants qui, malgré les études et les alertes, n’ont pas la priorité de la réglementation française.

Faute d’investigations officielles, Boudot s’est alors fait lanceur d’alerte, épaulé par Jacob de Boer, éminent chimiste et toxicologue néerlandais. Sur ses indications, voilà le reporteur qui installe des capteurs d’air, qui prélève des carottes de terre, l’eau du Rhône ou celle du robinet et demande même à treize mères vivant près de l’usine de lui fournir leur lait.

Nous le voyons donc creuser le terrain de football qui longe le complexe, partir à la recherche d’une discrète canalisation qui vomit les effluents pollués dans le fleuve, étiqueter les échantillons et les envoyer au laboratoire de Jacob de Boer.

Cinq mois plus tard, les résultats sont tels que le scientifique batave se rue à Lyon pour dénoncer le scandale. Si aucune norme française ne réglemente la présence de perfluorés, il est possible de comparer les taux prélevés avec ceux d’autres législations européennes.

Ainsi, le terrain de foot contient 83 fois plus de PFAS que la référence néerlandaise. Et les rejets dans l’eau sont 36 414 fois plus nombreux que dans l’échantillon recueilli en amont du site. L’eau du robinet est polluée. Le lait maternel aussi. Les 200 000 habitants de la région sont ravis.

Au-delà, le monde entier se demande à quel point ces polluants sont nocifs pour les systèmes reproductif, cognitif et immunitaire, et pour les hormones thyroïdiennes. Car ils se cachent dans les shampoings, les poêles antiadhésives, les rouges à lèvres, partout…


Sorj Chalandon


À noter : « Vert de rage. Polluants éternels », de Martin Boudot avec Manon de Couét, le 31/10 à 21 heures sur France 5.


Laisser un commentaire