Quand la FNSEA mange le morceau

Le modèle industriel de l’agriculture est en faillite.

Ce n’est pas l’anarchiste de service qui le dit, mais eux, les responsables et tant coupables. Résumé historique avant de passer à la grande nouvelle. La FNSEA, « syndicat » agricole, naît en 1946 et passe aussitôt alliance avec le ministère de l’Agriculture et ses ingénieurs du génie rural, des Eaux et Forêts (Igref), l’industrie naissante des pesticides et des engrais azotés, l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), né lui aussi en 1946, et ses chercheurs. Tous sont d’accord : il faut dynamiter l’ancienne paysannerie, retardataire à leurs yeux, morcelée, peu productive.

Beaucoup de ces gens feront le voyage aux États-Unis, et en reviendront éblouis. Il y a là-bas une Mecque de l’agriculture, où l’alliance de la chimie et du matériel lourd sur de grands espaces ouverts multiplie chaque année la production. À la sortie de la guerre, la France compte 40,5 millions d’habitants, dont la moitié sont des ruraux, et 10 millions d’actifs à la campagne. Il en reste environ 350 000.

L’industrie de l’agriculture a gagné la partie. Mais quelle partie au juste ?

Un rapport sénatorial vient de reconnaître combien la politique suivie depuis soixante-quinze ans a ruiné les campagnes en dévastant des millions de vies (1). Et comme ce n’est pas drôle, commençons par rire un bon coup : son rapporteur, le sénateur de droite Laurent Duplomb, a aussi été responsable de la FNSEA et président de la chambre d’agriculture de la Haute-Loire. Un tel gaillard devrait être fier du travail accompli, car en vérité, la coalition de 1946, qui ne s’est jamais défaite, aura eu tous les pouvoirs. Mais non ! Il pleure sur le gâchis.

Bien sûr, il ne parle qu’économie, c’est-à-dire flouze, mais que d’aveux ! Les premières lignes, sous le titre affriolant « Une puissance agricole qui décline de plus en plus » : « À l’heure où le commerce international de produits agroalimentaires n’a jamais été aussi dynamique, la France est l’un des seuls grands pays agricoles dont les parts de marché reculent : elle est passée de deuxième à cinquième exportateur mondial en vingt ans. » Mazette, m’enfin, qu’est-ce que cela veut dire?

Le détail est somptueux, et en gras dans le texte : « La France, « grenier de l’Europe », est désormais déficitaire avec l’Union européenne en matière alimentaire depuis 2015. Hors vins, elle est même déficitaire avec le monde entier. » Notons que le sénateur, qui n’oublie jamais qui il est, et au service de quoi, met en cause, entre autres, « un climat politico-médiatique qui vitupère un modèle agricole pourtant le plus vertueux du monde ».

À l’arrivée, le cher modèle « conduit à une impasse ».

La sauce tomate est importée à 85 % ainsi que 28 % des légumes et 71 % des fruits. La part du poulet venue de l’étranger est passée en vingt ans de 20 % à 50 %, malgré les fermes-usines tant vantées dans les dépliants publicitaires de la FNSEA. Que faut-il pour en sortir?

Sans grande sèurprise, encore plus d’argent public. Des exonérations. Le maintien de pesticides dangereux tant qu’il n’y a pas d’autre choix, et il n’y a jamais d’autre choix pour ces gens, comme l’a montré le retour des néonicotinoïdes sur la betterave à sucre il y a deux ans.

Ô toi qui lis ces lignes, songe à ce que tous ces salopards ont infligé au vivant en trois générations d’empoisonnement. Car il n’y a pas que leurs chiffres dérisoires. H faut compter avec des milliards de vies sacrifiées sur l’autel de la « productivité ». Comme l’ont montré le CNRS et le Muséum national d’histoire naturelle en 2018, le tiers des oiseaux de nos cam­pagnes ont disparu en quinze ans, et ce rythme vertigineux semble s’accélérer. La mort des insectes pourrait atteindre jusqu’à 80 % en trente ans. Et parmi eux, les abeilles et autres pollinisateurs, dont dépend le tiers de l’alimentation des humains. Le chlordécone a pourri pour des siècles le sol des Antilles et provoqué de nombreux cancers. Tout ça pour venir une fois de plus tendre la sébile et pleurnicher sur des aides qui ne seront jamais suffisantes. Sinistre. Et minable.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo 26/10/2022


  1. Synthèse: senatfr/rap/r21-905/r21-905-syn.pdf Rapport complet: senatfr/rap/r21-905/r21-9051.pdf

Une réflexion sur “Quand la FNSEA mange le morceau

  1. bernarddominik 30/10/2022 / 10:44

    Avec des millions d’hectares transformés en ZI et centres commerciaux, les terres du sud transformées en résidences secondaires, une population passée de 40 à 66 millions en 60 ans il y a déjà un problème 55% de plus de bouches à nourrir avec une surface emblavée bien moindre. Sur ces 26 millions de plus entre 15 et 20 ont été importés et une bonne dizaine sont inactifs nos industries ayant été remplacées par des entrepots

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