Retour du Choléra ?

Comment ce bacille nous alerte-t-il sur l’état du monde ?

Un focus sur le choléra s’invite en cette fin d’année 2022… par surprise dirait-on ? En réalité, le retour de cette pathologie s’inscrit dans la suite logique des événements de ces deux dernières années.

Le choléra se transmet à travers l’eau et les aliments souillés par l’agent pathogène bacille Vibrio cholerae.  Il déclenche une maladie diarrhéique aiguë pouvant rapidement entraîner le décès en l’absence de traitement. La vaccination permet à ce jour de prévenir le choléra : il existe trois vaccins oraux à schéma de deux doses. Néanmoins, la meilleure façon d’empêcher la transmission de cette pathologie demeure la sécurisation de l’accès à l’eau potable ainsi que la mise en place d’un réseau des eaux usées pour éviter la contamination du premier. La particularité du choléra réside dans le fait qu’elle constitue la parfaite représentation de l’approche transversale nécessaire à la santé. L’obtention de résultats sur cette pathologie passe par la combinaison de facteurs tels que l’accès à la santé et aux médicaments essentiels, mais aussi l’accès à l’eau, la lutte contre la pauvreté et l’urbanisation galopante dans les bidonvilles (dépourvu d’infrastructures). C’est par ailleurs la raison pour laquelle le choléra est considéré comme un excellent indicateur d’iniquité et de développement social insuffisant.

Ces deux dernières années de pandémie de la Covid-19 ont mis à mal de nombreuses populations : rupture d’accès aux soins, perte d’emploi pour 255 millions de personnes à travers le monde, augmentation de la pauvreté (plus un demi-milliard de personnes), recul de l’éducation (dans plus de 100 pays, 80% des élèves ont été impactés par la fermeture des écoles). Les indicateurs des objectifs du développement durable ont perdu pour certains jusqu’à une décennie de progrès. À cette constatation vient s’ajouter, entre autres, une hausse de la faim, du travail des enfants et des inégalités homme/femme entrainant mariage et grossesse précoce, qui participent à la perpétuation du cercle vicieux de la pauvreté. Ce contexte est donc le terreau idéal de toutes les pathologies étroitement liées au développement social, dont fait partie le choléra.

On constate par la recrudescence des cas de choléra que les effets de la pandémie sur la santé vont bien au-delà des cas de Covid-19 et ses répercussions risquent de se faire ressentir toute la décennie durant. Ce constat est d’autant plus réel que les projecteurs ont du mal à se tourner vers d’autres besoins pourtant essentiels, que cela soit le VIH, la polio ou le choléra, la pauvreté endémique et l’accès à l’eau et aux soins, ce qui n’est pas le présage d’un avenir radieux.

En cette année 2022, le changement climatique a été l’une des étincelles qui ont fait flamber le nombre de cas de choléra. Alors qu’en cinq ans, seule une vingtaine de pays avait déclaré des cas de choléra, 29 pays ont déclaré la présence de la pathologie sur leurs territoires cette année, parmi lesquels Haïti, le Malawi ou encore la Syrie. Les épisodes de sècheresses (2,3 milliards de personnes confrontées au stress hydrique en 2022), les inondations (au Sud-Soudan ou encore au Pakistan) et les cyclones rompent l’accès à l’eau potable tout comme la possibilité d’un assainissement. Comme si cela n’était pas suffisant, les événements météorologiques extrêmes jettent sur les routes des milliers de personnes se déplaçant ou franchissant les frontières dans des conditions d’hygiène très insuffisantes. Que ces déplacements les amènent dans des camps de réfugiés ou dans des bidonvilles (qui concentre 75% de l’accroissement urbain en Asie), le constat est le même : l’accès à l’eau potable est une tâche quotidienne, tout comme l’évacuation des eaux usées. Ce travail domestique étant souvent réalisé par la même personne (la mère ou une des filles), il facilite la propagation d’une pathologie déjà favorisée par un contexte économique mondial en berne.

La hausse des températures favorise également le développement de la pathologie dans les pays à revenu faible et intermédiaire, mais pas seulement. Depuis quelques années, l’augmentation de la température de la mer Baltique en période estivale a révélé la présence d’agents infectieux de type Vibrio cholerae non toxinogène (qui ne déclenche pas le choléra, mais des symptômes types gastro-entérites).

Le changement climatique et la pandémie de Covid-19 ne sont pas les seuls responsables de la situation sanitaire actuelle. Nos désaccords ainsi que nos envies de « rectifier l’histoire », de pouvoirs et de suprématies plongent de manière directe les populations dans une vulnérabilité sanitaire accrue. Les conflits de haute intensité comme la guerre russo-ukrainienne et la multitude de conflits oubliés (le Yémen, le nord du Nigéria) agissent de la même manière sur les déterminants de la pathologie (l’accès à l’eau et aux soins, ou la pauvreté). Ces éléments expliquent la recrudescence de cas au Moyen-Orient avec les guerres civiles syrienne et yéménite, et au Nigéria qui a connu en 2021 la plus grande épidémie de choléra du continent depuis 20 ans, suite à un défaut d’accès aux soins dans la région du nord du pays gangréné par une insécurité permanente.

Cette année, l’épidémie de choléra n’a pas été anticipée alors que tous les indicateurs laissaient présager une telle augmentation. De fait, la hausse de cas était pourtant déjà présente en 2021, alors que de nombreuses ressources précédemment allouées à la riposte contre le choléra étaient transférées afin de combler les besoins de la pandémie de Covid-19 : 35 millions de vaccins contre le choléra ont été déployés en 2021 et 36 millions sont prévus pour 2022, dont déjà 24 millions utilisés. Pour faire face à la demande et ne laisser aucun pays sans vaccin, la stratégie consiste à transformer le schéma double dose en une vaccination monodose. Cette approche, probablement moins efficace, permettra peut-être de passer le pic de l’épidémie.

Ce début de XXIe siècle nous fait à présent porter le double fardeau de nos activités envers notre environnement. Les pandémies et ruptures dans la stabilité climatique associées à notre incapacité à vivre ensemble tout en étant différent rendent inopérante et dangereuse notre habitude à regarder ailleurs pendant que notre maison brûle. Notre santé et notre environnement associés dans le concept « une santé » (One Health) nous font passer un message…  et ils sembleraient en avoir assez de chuchoter.


Anne Sénéquier. Lettre IRIS N° 856 – Source (Lecture libre)


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