Poème bancal

Trois nuits, et je ne parviens toujours pas à écrire le poème. Il ne marche pas. Je mets le mot « explosion », et il n’est d’aucune utilité pour lui donner l’impulsion. Je le trouve sans force, alors que j’y ai mis tout mon suc. Je l’ai fabriqué selon des critères exacts, j’y ai mobilisé toute mon expérience, et il ne marche pas. Tous les soirs j’entends ses roues patiner sur les rails, et le matin je trouve une ferraille froide.

Ma capacité de jugement aurait-elle faibli comme ma vue a baissé? Ou bien est-ce mon désir de mettre ma densité en ce lieu? De trouver un moteur unique à toutes les choses qui s’envolent dans mon esprit? J’ai mis beaucoup de poésie, beaucoup de coeur dans le poème, et il est devenu bancal.

Le poème s’arrête et je reste sur son dos, attendant qu’il manœuvre vers l’arrière. Je tourne avec ma lampe et mon manteau, et je dis c’est moi le conducteur, je peux le faire reculer. J’y ai mis mon âme et mes grands os, il sera mon chargement. S’il regimbe, c’est parce qu’il est assiégé dans mon corps. J’y ai mis beaucoup de poésie, beaucoup de cœur. Je l’ai alourdi de moi-même, et il eût mieux valu pour moi que je le vole, il eût mieux valu pour moi être un voleur et non un juge. Le poème ne bouge pas, parce que j’y ai visé directement la vérité. Il eût été plus convenable de faire d’abord un tour au Lunapark, de jouer sur les numéros rouges et verts, avant de trouver une longue ligne de décombres à côté de moi. Le poème suspendu à mes vertèbres, le poème qui refuse de sortir de ma vie.


Abbas Beydoun


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