Nice, Juillet 2016 – 2022, le procès

ATTENTION ? Ça fait très mal.

Ce vendredi marquait la fin de cinq semaines de témoignages par près de 280 parties civiles (sur un total de quelque 2500). Ça paraît tellement plus long. Difficile de se souvenir d’avant cette longue élégie fracassée. Cinq semaines de mort, de perte et de souffrance, et de cette chose sinistre et insupportable que devient l’amour quand la mort s’en empare. Cinq semaines, pour un maigre public et encore moins de lecteurs (coucou, y a quelqu’un?). Vendredi avait un air de dernier jour avant les vacances, mais dans une toute petite école isolée, qui enseignerait de bien sombres leçons.

Si vous êtes sensible, que la vérité relatée dérange… passez votre chemin. Pourtant l’horreur de cet attentat (comme de tous les attentas en France où de par le monde) se doit d’être analysé, jugé, pour qu’il ne se reproduise plus. MC

D’après des victimes et des membres d’associations d’aide aux victimes, davantage de parties civiles auraient voulu s’exprimer, mais on manque simplement de temps. La date de clôture de ce procès est ferme, indépassable. Pourquoi? Parce que, après, la salle est réservée. Comme pour un mariage au rabais dans un hôtel de province, pareil. J’aurais pu en rire (OK,j’ai ri). Ils ont fait le coup aux victimes du 13 Novembre, aussi? On s’en fout. Cette fois, c’est les Niçois.

Cette semaine, la crève a fondu sur le Palais de justice comme un petit vent amer, renversant tout le monde sur son passage. Juste le bon gros rhume superpuissant qui a ravagé une grande partie de l’Europe. Protégés du Covid, plus personne n’avait été malade depuis 2019. Du coup, celui-ci nous a tous mis à plat. La différence, à l’intérieur du Palais de justice, c’est qu’en loupant la moitié de la semaine on s’est tous dit que nos corps essayaient de sauver nos esprits, voire nos âmes, du dévastateur bourdon des témoins du procès de Nice.

Comme la semaine d’avant, le temps fort, pour les médias, c’est une visite politique. Maire de Nice, Christian Estrosi a parlé pendant six heures à la barre, tentant une approche plus humaine que Hollande et Cazeneuve avant lui. Touchant comme une star de soap opera.

Les Niçois n’ont pas eu trop l’air d’accrocher. Je suis déçu du peu de justice qu’ils sont prêts à rendre à ses cheveux.

Thierry Vimal, bad boy et père de la petite Amie, 12 ans, assassinée : « Moi, la fois où j ‘ai le plus pleuré, ces cinq semaines d’audition de parties civiles, c’est quand M. Estrosi a expliqué qu’il devait mettre la douleur des autres au-dessus de la sienne, et tenir bon. » Nan, mais quel cynisme ! Moi, mon passage préféré, c’est quand Estrosi a expliqué qu’il n’avait pas été mis au courant du pillage des corps par de méprisables vautours. Quand même, il doit avoir une équipe sacrément chouette pour épargner de telles horreurs à ses délicates oreilles et ses jolies boucles.

Ce qui a dominé la semaine de Vimal, c’est le témoignage d’Alexandra A., que moi j’ai raté, à cause de ma crève. H me l’a raconté, et en a fait une chronique déchirante sur son blog scandaleusement peu lu (capassecreme.com).

Pourchassée par le camion fou, Alexandra a couru en zig-zag. « Sauve après la charge, elle voit, allongée par terre, une petite fille métisse. Kayla. Alexandra s’est agenouillée auprès de Kayla. « Où as-tu mal? » La petite ne parlait pas. Mais autour de son ventre, elle fit des signes en cercles. Alexandra retrousse la jupe de la petite et ce qu’elle voit, encore aujourd’hui reste dans ses yeux. Un os saillant, « ça pisse le sang ». Elle stoppe l’hémorragie en rentrant ses mains dans Kayla. Tout près, du monde rassemblé, un autre corps, une femme noire. La maman. À la petite, Alexandra parle de Dora l’Exploratrice. Pour un garçon, explique-t-elle, des dinosaures auraient été plus appropriés. Près de la mère, un homme l’invite à lire sur ses lèvres. Elle est morte. Aussitôt, Alexandra dit à Kayla « tout va bien ». Bouchant l’hémorragie. « Je pouvais sentir ses petits organes. » L’ambulance est venue chercher Kayla. Alexandra l’a mise vivante dedans. Pendant une semaine, elle fut conquérante. « J’avais sauvé une enfant. » Elle apprend son décès le 21, dans un supermarché. Black-out. »

Bon allez, tout bien considéré, peut-être qu’il a droit à quelques coups bas contre son maire à mèche, Vimal.

Vendredi, c’est la journée des associations d’aide aux victimes : l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT), Promenade des anges et Mémorial des anges, entre autres. Témoignages sincères, dignes et sans nul doute bien intentionnés, quoique forcément un peu moins éloquents, à l’impact moins immédiat.

Et puis, ce moment de dissension intestine. À la tête d’une association, cette redoutable femme d’affaires dont je tairai le nom a perdu sa fille dans l’attentat. Elle parle longtemps (moins que les politiques, bien sûr) et fait preuve d’une évidente force de caractère. En évoquant la résistance et l’endurance qu’il faut aux victimes pour traverser les épreuves, elle dit que, parfois, une victime a aussi besoin de se donner un coup de pied au cul. Pour sortir de son lit, pour affronter activement ce qui lui est arrivé.

C’est beaucoup d’elle dont elle parle ainsi, se drapant dans une sorte de rectitude thatchérienne. Mais ses mots (sur lesquels la presse a jeté un voile pudique) sont pour le moins maladroits. Dans la salle d’audience, les réactions sont audibles, agacement, incrédulité, désarroi. Une femme particulièrement affectée est escortée à l’extérieur par la police. On apprend aussitôt qu’à Nice, dans la salle de projection publique, ce sont les mêmes réactions. Quelque part, c’est une fin tristement prévisible pour le volet du procès consacré aux parties civiles. J’étais plutôt embêté pour la dame Thatcher, mais voilà un pur cas de bathos, la chute du sublime au ridicule des Grecs. (À mon humble avis.)

Plus tard, sur les illustres marches du Palais, où il se passe tant de choses, Me Mouhou me présente Virginie, la jeune femme évacuée. La longue épreuve des parties civiles bouclée, je pensais finir tôt, mais elles n’en avaient pas fini avec moi.

Virginie, 41 ans, est mère de trois enfants, elle a le visage juvénile et des yeux extraordinaires, d’une couleur que je suis incapable de décrire. Depuis ce 14 Juillet, son parcours (et celui de sa famille) est un purgatoire. Avec ses trois enfants, au fameux stand de bonbons (tragique épicentre de tant d’atrocités ce soir-là), ils ont échappé à la mort de justesse. Un de ses fils a été piétiné dans le mouvement de panique, l’autre, 11 ans à l’époque, gravement blessé par le camion, a dû subir cinq ans d’interventions chirurgicales et de rééducation.

Pourtant, ce n’est pas à cause de ses propres enfants que le coup de pied au cul lui a fait si mal. C’est à cause de celui qu’elle a brièvement rencontré, tandis qu’elle cherchait fré­nétiquement les siens. « C’était un petit garçon, tête blonde, 5 ou 6 ans, pas plus. Allongé là. Il respirait difficilement. Il suffoquait, il tremblait, il gémissait. Je n’ai pas pu le laisser. Je l’ai pris dans mes bras et je lui ai chanté une chanson que je chantais à mes enfants quand ils étaient petits. D’un seul coup, tout s’est arrêté. Je l’ai reposé au sol délicatement, le plus délicatement possible. J’ai mis mon gilet sur lui. Je n’étais pas la seule à essayer d’aider Je suis très loin d’être une héroïne. Il y avait des gens de bonne volonté, de bonne foi. Il y a eu des vols, mais il faut aussi dire que ce soir-là a été une belle histoire d’humanité. Il y a aussi eu des gens courageux. »


Robert McLiam Wilson.Traduit de l’anglais par Myriam Anderson. Charlie Hebdo. 26/10/2022


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