Marc Jedliczka (*)

« Il faut une vraie planification énergétique en France »

  • Comprenez-vous la méfiance des citoyens envers les éoliennes, surtout lorsqu’elles sont proposées par des transnationales comme TotalEnergies?

Marc Jedliczka : Les multinationales présentes aujourd’hui dans l’éolien n’ont rien inventé ni rien créé, elles n’ont fait que racheter des PME fondées par des pionniers visionnaires, qui ont pris tous les risques à une époque où c’était vraiment à contre-courant. Que des pétroliers comme TotalEnergies se lancent désormais dans l’éolien – c’est une question de survie pour eux – n’aide pas les gens à comprendre que le développement de ces filières est vraiment d’intérêt général, voire vital. Mais il y a aussi de très belles histoires de projets imaginés et réalisés par des particuliers au sein de leur région. C’est le cas par exemple à Béganne, en Bretagne, où, depuis 2014, une coopérative de 1 000 habitants gère un parc de quatre éoliennes qui vend l’électricité produite à Enercoop. En Allemagne ou au Danemark, 80 % des éoliennes en fonctionnement appartiennent à des coopératives de citoyens.

  • Justement, face à l’éolien industriel, ne faudrait-il pas plutôt créer un service public des énergies renouvelables?

L’éolien non industriel, je ne sais pas ce que c’est, à part peut-être les cerfs-volants ! Une turbine de 3 MW dont le bout de pale culmine à 180 m et qui produit chaque année l’équivalent de ce que consomment 5000 personnes est nécessairement un objet industriel. La question est de savoir où et dans quelles conditions elles sont implantées. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut éviter les erreurs du passé, comme les 20 éoliennes construites au cap Corse, au début des années 2000, sans permis de construire, par une boîte qui a été rachetée quelques années plus tard par EDF. Aujourd’hui, ça ne serait plus possible, et c’est tant mieux.

La France est le pays où la réglementation est la plus stricte en matière d’implantation d’éoliennes. Il faut huit ans en moyenne pour concevoir et réaliser un parc éolien, contre cinq ans en Allemagne. Il faut aussi évi­ter les trop grandes concentrations, qui génèrent un sentiment de saturation, et préférer une répartition sur toutes les régions. Actuellement, les Hauts-de-France et le Grand-Est concentrent à eux seuls environ 50 % du parc français. Pour y remédier, il faut que l’État organise une planification digne de ce nom et que les collectivités territoriales s’emparent de cette question. Il ne faut pas laisser les développeurs, petits ou grands, arriver dans des villages en promettant monts et merveilles à quelques propriétaires terriens ou aux maires. C’est ça qui met le bazar.

  • Que dites-vous aux opposants qui sont anxieux quant à leur environnement et aux possibles impacts des éoliennes sur leur qualité de vie?

Je leur dis que leurs interrogations sont légitimes, mais qu’il ne faut pas se mettre la rate au court-bouillon. J’habite moi-même à moins de 600 m d’une éolienne de 3 MW, et ma vie n’est pas devenue un enfer, c’est au contraire un vrai motif de satisfaction. Il y a deux types d’opposants. Ceux qui le sont par principe – ils sont les plus virulents -, ce sont souvent des gens liés à l’industrie nucléaire ou des propriétaires de châteaux, qui ont malheureusement souvent le bras long, y compris au plus haut niveau de l’État, des influenceurs bien en cour, comme Stéphane Bern, ou encore des associations financées on ne sait pas trop comment pour faire un énorme buzz permanent contre les éoliennes. Les autres opposants se regroupent parfois en associations de riverains pour exprimer leurs craintes, légitimes, quant au bruit, au paysage ou à l’environnement. La plupart du temps, ces craintes cèdent une fois que les éoliennes sont en fonctionnement et qu’ils s’aperçoivent que l’impact est en fait très limité.

Dire qu’il n’y a pas d’impact serait faux, mais il est très faible, comparé à toutes les autres sources de production d’énergie.

Le problème des énergies renouvelables, c’est qu’elles sont plus visibles, car plus nombreuses et plus disséminées à travers le territoire que les centrales nucléaires (avec un parc qui, aujourd’hui, tourne à moins de 50 % de sa capacité et fournit moins de 50 % du mix énergétique). Et aussi qu’elles s’implantent à la campagne et pas en ville. Ça déplaît aux conservateurs du paysage, qui pourtant ne critiquent pas les relais de télévision, les lignes à haute tension ou les réacteurs nucléaires pour leur mocheté. Le paysage n’a jamais été immuable, tout simplement parce qu’il est façonné par l’être humain. Ce n’est pas dramatique qu’il change, bien au contraire, ça veut dire qu’il est vivant.

  • L’histoire de l’éolien en France est-elle celle de rendez-vous ratés?

En 1959, à Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir), EDF, alors entreprise 100 % publique, a construit la première éolienne expérimentale de 1 MW pour 40 m de diamètre, qui a fonctionné correctement plusieurs années, avant d’être démantelée, en 1963, à la suite de la rupture de pales. La France avait vingt-cinq ans d’avance sur les Danois, considérés comme les pionniers mondiaux de l’éolien. Mais, entre-temps, de Gaulle avait lancé le premier programme nucléaire, pour avoir de quoi fabriquer la bombe atomique.

Le même scénario s’est reproduit pour le photovoltaïque, dans les années 1980, avec le sabordage de France-Photon et de Photowatt, en 1986. On est alors sous le septennat de François Mitterrand, qui avait soutenu le développement des renouvelables. C’est la cohabitation de 1986, et l’arrivée de Jacques Chirac au poste de Premier ministre, qui va tout bloquer. Alain Madelin, ministre ultralibéral de l’Industrie, va s’employer à casser l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie [AFME, ancêtre de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie – Ademe, ndlr]. Ce sont ces décisions purement politiques qui ont bloqué durant des décennies le déploiement des énergies renouvelables, à tel point que la France est le seul État membre de l’Union européenne à être systématiquement en retard sur ses propres objectifs en la matière. Il faut que ça change !


Propos recueillis par Natacha Devanda. Charlie Hebdo 19/10/2022


(*) Porte-parole de l’association NégaWatt, qui milite pour la sobriété énergétique depuis très Longtemps, bien avant que le sujet ne fasse la « une » des médias, Marc Jedliczka plaide pour un développement accéléré mais encadré des énergies renouvelables.


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