Ce rat qui pense devenir lion

Dessin de Kiro – Le Canard 19/10/2022

… ministre de l’Économie et des Finances brasse beaucoup d’air et, face à une concurrence pourtant féroce, se voit volontiers prochain locataire de l’Élysées.

« Aurai-je le courage de poursuivre la politique ? Quelque chose de détruit survivra en moi. » Ces déchirantes confidences d’un homme brisé, voûté sous le poids de ses illusions perdues, sont signées Bruno Le Maire, extraites d’un de ses livres, « Des hommes d’Etat » (2008), consacré aux relations au sein du trio Chirac, Villepin, Sarkozy. Presque quinze ans plus tard, le grand brûlé de la politique semble avoir la grosse pêche. Tantôt mouche du coche, tantôt grenouille se voyant plus grosse que le bœuf, il irrite fortement ses confrères du gouvernement mais n’en a cure : n’a-t-il pas un destin ? En 2027, ce sera son tour, hé, hé…

Lors du G7 au Royaume-Uni, en juin 2021, où fut décidé le principe d’un impôt mondial minimum de 15 % sur les multinationales, on ne voyait plus que lui : cette taxe, on la lui devait, mais oui, expliquait-il aux médias ébahis. N’était-il pas, sur le sujet, le plus engagé, le plus conséquent, le plus convaincant ?

Crise d’urticaire chez Macron, sourires moqueurs à Bruxelles, où on connaît l’animal, soupirs entendus des autres : « C’est Bruno. » Contredire Elisabeth Borne le matin et la soutenir le soir, c’est Bruno. Piétiner allègrement les plates-bandes des copains, particulièrement celles d’Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique, qui n’apprécie pas du tout, c’est Bruno.

Heure de col

Jean-Yves Le Drian, quand il était au Quai d’Orsay, tombait régulièrement des nues quand on lui rapportait les propos de son collègue de Bercy, expliquant à mots couverts à ses amis journalistes qu’il était, comment dire, je dis ça j’ai rien dit, hein, un peu gâteux. « Il ne risque pas grand chose : Macron pense qu’il faut sur les réseaux sociaux, une figure de droite à Bercy, et Le Maire se place immédiate-Le Maire est bien identifié par l’opinion comme un ex-LR bon teint », sourit un dirigeant de Renaissance.

Tout pour l’image, la photo,la com’. « C’est un homme brillant, un concentré d’intelligence universitaire, mais aussi le politique le plus incroyablement décevant que je connaisse », balance un grandpatron. Quand la com’marche pas, quand il est raillé sur les réseaux sociaux , Le Maire se place immédiatement sur le terrain des idées en homme prend de la hauteur. C’est lui, et lui seul, qui se mettent en scène, le 27 septembre avec son pull : « vous ne me verrez plus grande cravate mais en col roulé, pour faire des économies d’énergie. » Fou rire général.

Vexé, le voilà qui prend la mouche : « quand il fait froid, je mets un pull, la belle affaire. Qui ne se découragerait pas devant tant de futilité ? ». Comment, en effet, sefaire comprendre d’une telle bande de nains, qui préfèrent le ricanement à l’air pur des cimes ? On ne le mérite pas, voilà tout.

Parfois, un rien boudeur, il met en scène sa tentation de Washington. Il se tâte, fait-il savoir, pour postuler en 2024 à la succession de la directrice générale du Fonds monétaire international, la Bulgare Kristalina Georgieva. La possibilité d’un échec de sa candidature ne semble nullement l’effleurer. Deux ans à Washington à gérer le monde, et hop, retour à Paris pour préparer la présidentielle, lingers in the nose.

Normal qu’il vive mal les interventions d’Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, qui lui fait sentir son pouvoir. La nomination du pédégé d’EDF, Luc Rémont, c’est Kohler. Et, pour celle du nouveau patron de l’Agence des participations de l’Etat, Kohler, toujours lui, a imposé un proche de Macron, Alexis Zajdenweber. Il faut dire que le ministre s’est aussi attiré quelques inimitiés en soutenant bec et ongles Suez lors de la prise de contrôle de Veolia. L’Elysée le garde sous surveillance depuis qu’il a quasiment déclaré la guerre à la Russie lors d’une matinale de Franceinfo. Réputé « bavard », surtout avec la presse, le cador n’a pas su gagner la confiance du monde de la banque d’affaires. « Quand un deal se prépare, il faut prévenir Le Maire au dernier moment, sinon tout Paris le sait, et ça foire ! » rigole un banquier.

Bercy seulement

Ces petites avanies ne dérangent pas Le Maire, très absorbé par son avenir présidentiel. Il surveille Edouard Philippe comme le lait sur le feu mais reste en retrait. « S’il est aussi efficace contre lui que contre Baroin, auquel il a glissé un nombre invraisemblable de peaux de banane, je crains le pire pour Edouard ! » se souvient un ancien du cabinet de Villepin qui a bossé avec lui.

Coincé à Bercy, Le Maire a du mal à développer ses réseaux. Les grands maires qui le rencontrent ont tous remarqué le même flottement, celui d’un homme incapable de structurer un mouvement autour de lui. Et Renaissance, le parti présidentiel, est tenu par d’anciens socialistes. En attendant son heure, Le Maire n’a eu d’autre choix que d’en devenir secrétaire général délégué. Chargé des idées, naturellement.


Anne-Sophie Merder. Le Canard Enchainé. 19/10/2022


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