Le testament

Je serai triste comme un saule
Quand le Dieu qui partout me suit
Me dira, la main sur l’épaule :
« Va-t’en voir là-haut si j’y suis. »
Alors, du ciel et de la terre
Il me faudra faire mon deuil…
Est-il encor debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil ?

S’il faut aller au cimetière,
J’ prendrai le chemin le plus long,
J’ ferai la tombe buissonnière,
J’ quitterai la vie à reculons…
Tant pis si les croque-morts me grondent,
Tant pis s’ils me croient fou à lier,
Je veux partir pour l’autre monde
Par le chemin des écoliers.

Avant d’aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnées,
Je rêve d’encore une amourette,
Je rêve d’encor m’enjuponner…
Encore une fois dire : « Je t’aime »…
Encore une fois perdre le nord
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.

Dieu veuille que ma veuve s’alarme
En enterrant son compagnon,
Et qu’ pour lui faire verser des larmes
Il n’y ait pas besoin d’oignon…
Qu’elle prenne en secondes noces
Un époux de mon acabit :
Il pourra profiter d’ mes bottes,
Et d’ mes pantoufles et d’ mes habits.

Qu’il boive mon vin, qu’il aime ma femme
Qu’il fume ma pipe et mon tabac,
Mais que jamais — mort de mon âme ! ­
Jamais il ne fouette mes chats…
Quoique je n’aie pas un atome,
Une ombre de méchanceté,
S’il fouette mes chats, y’a un fantôme
Qui viendra le persécuter.

Ici-gît une feuille morte,
Ici finit mon testament…
On a marqué dessus ma porte :
« Fermé pour cause d’enterrement. »
J’ai quitté la vie sans rancune,
J’aurai plus jamais mal aux dents :
Me v’là dans la fosse commune,
La fosse commune du temps.


Georges Brassens


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