Enfants placés, le scandale perdure

Familles d’accueil choisies à la légère, adolescents livrés à eux-mêmes…

Il y a près de trois ans, le journaliste Jean-Charles Doria signait une enquête accablante sur les défaillances de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) pour Zone interdite, sur M6, dans le sillage de l’édifiant numéro de Pièces à conviction consacré au même sujet sur France 2.

Le scandale fut retentissant, les mesures annoncées porteuses d’espoir… Et, pourtant, rien n’a changé ou presque. C’est « l’amer » constat que dresse la nouvelle enquête du journaliste, Familles d’accueil, hôtels sociaux: le nouveau scandale des enfants placés, toujours largement filmée en caméra cachée.

Si on ne découvre plus les failles de l’ASE, les faits restent sidérants : enfants confiés à des familles d’accueil sans aucun contrôle, adolescents placés se livrant à la délinquance ou la prostitution, mineures recluses dans des hôtels bon marché… De quoi appeler (à nouveau) à la réforme en profondeur d’un système malade.

  • Dans quel état d’esprit avez-vous commencé cette nouvelle enquête?

Étant resté en contact avec des éducateurs, je savais que les placements à l’hôtel, qui génèrent des situations dramatiques pour les adolescents, perduraient. Cela dit, j’espérais aussi découvrir des améliorations. Et j’ai très vite été déçu. L’inertie du système est frappante. J’aimerais vous dire qu’il est difficile de réaliser un tel reportage et de trouver des histoires révoltantes sur l’ASE, mais ce n’est pas le cas. Il suffit de décrocher son téléphone, de surfer sur Internet ou de se promener aux alentours de ces hôtels.

  • Votre enquête tire un terrible constat d’échec des mesures prises depuis trois ans…

Adrien Taquet, le secrétaire d’État chargé de la protection de l’enfance nommé en janvier 2019, a fait beaucoup de communication. Charlotte Caubel, qui lui a succédé, emprunte le même chemin. Elle se déplace beaucoup dans les lieux de placement… Mais en réalité, le secrétariat d’État n’a pas les moyens de contraindre les départements dont dépendent les services de l’ASE. Ceux-ci gèrent leur budget en toute liberté. Tant qu’il n’y aura pas un retour de l’État, rien ne se passera. Il faudrait au moins qu’il puisse régulièrement envoyer des inspecteurs de façon inopinée dans les hôtels, dans les foyers, et qu’il exige une transparence sur les comptes.

Face aux présidents de département, vous ne cachez pas votre exaspération…

C’est même de la colère. Que ces res­ponsables ignorent ces situations me paraît grave. Qu’ils soient dans le déni ou dans une forme de communication politique est intolérable. Ils me servent tous la même sauce : l’argument des « cas isolés » qui ne refléteraient pas l’ensemble du travail de l’ASE. Alors je leur rappelle qu’il s’agit d’enfants, qu’on ne laisserait pas faire ça pour les nôtres. Bien sûr, ils me rétorquent que c’est trop facile à dire, mais c’est leur boulot!

Avec un budget de 8,5 milliards d’euros (comparable à celui de la justice), l’ASE ne manque pas de moyens, mais ce système brille par son inefficacité. La prise en charge de Camille, que l’on voit dans le film, revient à 500 000 euros par an. Tout ça pour la laisser dépérir dans un hôtel pourri. Cette aberration, on la doit à la multiplication des intermédiaires et à une hiérarchie très verticale où chacun se défausse sur l’échelon supérieur.

Votre enquête pointe la crise du recrutement qui touche la protection de l’enfance…

Pour être éducateur spécialisé, il faut faire trois ans d’études après le bac. Au départ, ces jeunes ont une vraie vocation pour le social, mais tout contribue à les décourager : les salaires bas, les conditions de travail difficiles, le sentiment d’impuissance qui les rattrape. Dans les hôtels, les éducateurs ne peuvent qu’envoyer des alertes sur les crises et la dépression des jeunes qu’ils sont censés aider. Souvent, en vain. Le terme de « maltraitance institutionnelle», prononcé par l’un d’entre eux, je l’ai tellement entendu. Comment supporter que l’institution elle-même soit génératrice de maltraitance ? J’ai rencontré beaucoup d’éducateurs qui ne veulent plus faire ce métier.

  • La pénurie de familles d’accueil a également des conséquences alarmantes…

Avec une consoeur, nous nous sommes fait passer pour une famille candidate et, sans la moindre vérification, nous aurions pu nous retrouver à la tête de quatre voire de six enfants par l’intermédiaire d’une association mission-née par l’ASE. Nous ne l’avons pas visée en particulier, mais j’ai senti dès le premier coup de fil une certaine légèreté de la part de la directrice. Pour l’administration de l’ASE, nous dit-elle, ces gamins sont des « déchets »… C’est sidérant. Ces enfants, qui sont traités comme des dossiers avec distance et froideur, méritent qu’on s’intéresse à leur histoire, à leurs souffrances.

  • Considérez-vous, malgré tout, la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants comme une avancée?

C’est une révolution qu’il faudrait! La loi va néanmoins dans le bon sens dans la mesure où elle tend à interdire les hébergements en hôtel (encore faudrait-il trouver des places ailleurs), à revaloriser le métier de famille d’accueil. Mais, selon moi, la lueur d’espoir réside dans la création [le 13 septembre, ndlr] d’une délégation aux droits des enfants, composée de trente-six députés, à l’Assemblée nationale. Elle va traiter de ces sujets de façon permanente et non plus lors de missions ponctuelles. Il faut surtout continuer à en parler. Il y a trois ans, nous avions filmé les conditions de vie effroyables dans un foyer de Dijon, les figues, la violence des éducateurs.

Le président de la Côte-d’Or avait promis de faire le ménage. Nous y sommes retournés en caméra cachée : l’équipe éducative a été entièrement renouvelée, des procédures contre les crises et un planning d’activités remplis sur six mois ont été mis en place… Un des gamins a dit : « Ici, c’est le paradis. » C’est donc possible avec une vraie volonté politique. Mais cela semble tellement marginal.


Propos recueillis par Isabelle Poitte. Télérama.  N° 3797. 19/10/2022


À voir, documentaire : Zone interdite, Hôtel sociaux : le nouveau scandale des enfants placés. Sur 6play jusqu’au 23 oct.2022


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