Brésil : Destruction du poumon du monde

Si vous allez dans l’État brésilien du Mato Grosso, ne vous encombrez pas d’une machette ni d’une trousse à pharmacie antivenin. Il est bien plus utile de télécharger toutes vos musiques et émissions préférées […].

Comptez quinze heures de bus, de Cuiabá, la capitale du Mato Grosso, à Alta Floresta, à la frontière nord de l’État, en Amazonie. À gauche comme à droite, toujours le même paysage : platitude et champs à l’infini. On est ravi quand la monotonie est brisée par un panneau publicitaire vantant les mérites d’un tracteur aux allures de fusée ou des derniers granulés pour « engraisser vos bêtes ». […] Imaginez une Beauce qui irait de Lille à Marseille.

On peut se distraire en regardant la route. À condition d’aimer les camions. Parce qu’il n’y a que ça. Et pas des minus : des camions XXL, s’il vous plaît. Quand le bus décide de doubler en se faufilant entre deux de ces monstres, la première fois, on frémit. Ensuite, on s’habitue. […] S’il y a des flammes, c’est l’un de ces feux allumés pour cramer de malheureux arbres survivants.

Cela donne un peu l’impression d’être sur le front d’une guerre. Et de fait, c’est vraiment une guerre entre deux mondes. D’un côté, l’agro-industrie galopante. De l’autre, très loin, tout au bout de la route, ce qu’il reste de forêt amazonienne. […]

Ce front porte un nom : l’« arc de la déforestation ». C’est une ligne courbe qui coupe le Brésil du nord-est au sud-ouest, dans le bas du bassin amazonien. Au dessus, ce n’est pas ­encore trop déforesté. En dessous, ça l’est déjà complètement. Chaque année, cette cicatrice écologique gagne toujours plus de terrain. […]

La destruction de la nature peut prendre différentes formes selon les régions. En Colombie amazonienne, le saccage est plus morcelé, à coups de machette et de fusil.

Au Mato Grosso, on cultive du maïs, du coton et du soja. Mais surtout du soja. Et à quoi il sert, ce soja ? Non pas à nourrir les fans du véganisme. Ni d’ailleurs les autres humains. Martin Delaroche, chercheur associé en géographie politique à l’université de l’Indiana (États-Unis), a enquêté sur la question : « Le soja brésilien est essentiellement destiné à l’alimentation animale, pour le bétail, les volailles et les porcs. La majorité de la production, 70 % en 2021, est exportée vers la Chine. »

En somme, on détruit l’Amazonie pour nourrir des poulets et des cochons chinois. Mais nous, les Français, sommes aussi concernés. Car 60 % du soja importé dans notre pays (toujours pour nourrir les animaux de ferme) provient du Brésil.

Quand on mange une entrecôte, un poulet basquaise ou une bavette à l’échalote, on a de grandes chances de contribuer à la déforestation. […]

À Alta Floresta, nous sommes en Amazonie. […] Mais dans ce biotope, les animaux dominants sont de redoutables mammifères prédateurs : les électeurs de Bolsonaro. À Alta Floresta, lors de la présidentielle de 2018, le candidat d’extrême droite est arrivé largement en tête, devant le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad (70 % contre 30 %).

La plupart des évangéliques soutiennent Bolsonaro

La ville est à l’image de la majorité de ses habitants : tournée vers l’argent. […] Ce que nous appelons « déforestation », ils le perçoivent comme du « développement ». Nous le déplorons, ils s’en réjouissent.

Parmi ces boutiques dédiées au dieu Déforestation, le seul lieu de convivialité est l’église. Ou plutôt le « temple de l’Assemblée de Dieu ». Église évangélique, cela va de soi. Luxueuses voitures, hommes en costard, dames pomponnées accompagnées de brochettes de gosses aux allures de poupées. Et partout, des vigiles à oreillettes. On sait que la plupart des évangéliques soutiennent Bolsonaro. Il en va de même ici. Le chef de l’Assemblée de Dieu, José Wellington Bezerra, a récemment traité le Parti des travailleurs d’« arc du diable », et cette Église a publié une brochure fustigeant Lula, à qui on reproche d’être un « défenseur du féminisme », lequel est « l’un des plus grands pièges du monde contemporain […] finançant des choses sordides comme : la pédophilie, la zoophilie, le sexe indiscipliné, l’homosexualité et diverses autres perversités ». On soutient aussi l’extrême droite, au nom du fric, grâce à la « théologie de la prospérité », en vertu de laquelle s’enrichir est un signe de bonne santé spirituelle (et enrichir les pasteurs, encore plus).

[…]

Heureusement, tout le monde ne rêve pas de ce monde-là. Même dans ce fief bolsonariste, il y a des partisans de Lula. J’en trouve dans un village nommé Novo Mundo. Je ne sais pas si ce « nouveau monde » porte bien son nom. En tout cas, ici, pas de voitures luxueuses. Des vaches, des chevaux et un restau au menu unique : riz, bidoche coriace comme une babouche et banane plantain. Parmi la poignée de cow-boys attablés, je sympathise avec Marinaldo. Casquette de concessionnaire agricole sur le crâne, ce retraité était prof à l’école du village : « Dans le village, la plupart des habitants sont pour Lula. Ils comprennent l’impact des activités humaines sur la nature. Le problème, c’est qu’ils ont aussi besoin de vivre. » Il est touchant de voir ces modestes paysans se préoccuper de leur impact sur l’environnement, alors qu’il est infiniment plus faible que celui de l’agro-industrie. Marinaldo mise tout sur Lula : « La solution serait de nous donner plus de moyens financiers. Comme ça, on pourrait s’en servir pour protéger la nature, plutôt qu’être obligés de la détruire pour se nourrir. »

À Novo Mundo, on préfère donc les anacondas et les aras au soja. Le soja ne sert à rien d’autre qu’à engraisser des animaux dont la consommation peut nuire à la santé, et des crétins homophobes et toxiques pour la société. Les anacondas contribuent à la beauté du monde, le soja concentre toute sa laideur. Il n’est pas inutile de méditer là-dessus quand vous mangerez un steak.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. Source (extraits)


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