Traqueuse d’images trafiquées

La jeune chercheuse Tina Nikoukhah débusque les photomontages que l’œil ne décèle pas. La science au service de la vérité.

En mars 2018, la photo et la vidéo sont devenues virales en quelques heures sur Twitter. On y voit Emma Gonzalez, cheveux ras, visage impassible, en train de déchirer la Constitution américaine. Une offense faite à la démocratie à l’écho d’autant plus assourdissant qu’en trois semaines, cette lycéenne rescapée de la tuerie de Parkland en Floride est devenue une des figures de proue du mouvement anti-armes, s’attirant l’adulation de la jeunesse et la détestation des accros de la gâchette.

Sur le campus de l’université Paris-Saclay en banlieue sud, Tina Nikoukhah a vu passer la photo et a d’instinct pensé : « C’est un fake. »

La jeune doctorante en mathématiques appliquées, alors âgée de 25 ans, vient tout juste d’intégrer le Centre Borelli, un laboratoire de recherche où elle travaille sur la détection de falsification d’images numériques en vue d’une thèse intitulée : « La vie secrète des images JPEG ».

Elle télécharge la photo d’Emma Gonzalez et la teste avec le premier algorithme qu’elle a elle-même conçu. « Il était assez nul », s’amuse-t-elle avec le recul, mais déjà suffisamment efficace pour détecter un photomontage. « Mon coeur est monté à 150, je me suis précipitée auprès des directeurs du labo qui ont validé le résultat. » À raison.

On apprendra que, sur la photo originale, Emma Gonzalez ne déchirait pas la Constitution mais… une cible de tir.

Pour Tina Nikoukhah, l’épisode reste fondateur. « J’étais heureuse, ça m’a donné un gros coup de moteur. J’ai pris conscience que mes recherches prenaient sens en s’emparant de la réalité. »

Ce début de carrière prometteur ne doit rien au hasard et beaucoup à des parents chercheurs respectés à qui elle voue une admiration non feinte. Son père l’immerge très tôt dans les maths et l’informatique, et elle aime ça. À l’âge où on apprend à lire, il lui apprend à créer des jeux sur ordinateur plutôt que d’y jouer. Et pour gagner le droit de se baigner en vacances, elle doit d’abord résoudre avec lui des équations à deux inconnues.

La suite était courue : un bac S, mention bien ; une prépa maths-physique option informatique, pour finir par une école d’ingénieur en informatique et mathématiques appliquées (Ensimag). « Je n’étais pas très bonne élève », nuance-t-elle comme pour s’excuser de cet impeccable cursus qui l’a fait grandir dans ce qu’elle aimait.

En prépa, elle applique pour la première fois des maths au traitement de l’image en incrustant sa signature de manière invisible dans une photo d’elle petite. « Ça m’a plu. J’ai trouvé incroyable de pouvoir introduire une information cachée ou modifier une photo grâce à une formule mathématique. »

Naissance d’une vocation qui s’épanouit pleinement grâce à une rencontre déterminante avec Jean-Michel Morel, mathématicien doué et inspirant, professeur à l’ENS Paris-Saclay (École normale supérieure) et chercheur au Centre Borelli.

[…]

Loin du cliché de la scientifique en blouse blanche qui mène ses recherches en solo dans son labo, Tina Nikoukhah se revendique sans bureau fixe et affectionne le collectif. « Je travaille n’importe où avec mon ordinateur. »

[…]

« Mon objectif n’est pas de concevoir les algorithmes les plus rentables à commercialiser mais les meilleurs, et de pouvoir les partager librement pour offrir aux gens des armes pour les aider à détecter le vrai du faux. »

Salutaire dans un monde gangrené par la désinformation


Olivier Milot. Télérama. N° 3795 – 05/10/2022


2 réflexions sur “Traqueuse d’images trafiquées

  1. bernarddominik 11/10/2022 / 13:36

    Le format jpeg est la compression du format tif. Le tif est un fichier de type « tag » un tag se compose de la longueur du champ, de son type et des données associées au type, il existe des types images position du champ dans la photo, de type date heure, de type coordonnées gps, de type information dans ces champs on y met ce qu’on veut son nom son prénom un lieu un événement, des informations sur les mesures de l’appareil photo… nul besoin de formule mathématique, c’est du traitement de l’information sans plus. Pour détecter qu’un image à été truquée il ne faut traiter que les champs image, reconstituer la photo et rechercher des ruptures brutales de couleur des lignes trop droites… et là effectivement les mathématiques sont utiles, mais en général on travaille plus par analogie .

    • Libres jugements 11/10/2022 / 16:12

      Merci Bernard pour ces précisions.
      Celles et ceux qui « décortiquent » l’informatique font un peu de codage, utilisent, quelques logiciels du type Photoshop sont déjà un peu au courant. Dans cet article, j’ai vu le côté dénonciation des fraudes usitées dans les médias et les réseaux sociaux, que le côté technique informatique.
      Amitiés
      Michel

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