Ces politiques irresponsables

Elle se présentait comme l’héritière de Margaret Thatcher.

Mais c’était juste pour la photo. À peine élue, Liz Truss, la nouvelle locataire du 10 Downing Street, a sorti le chéquier comme jamais. Pas moins de 45 milliards de livres sterling (50 milliards d’euros) de baisses d’impôts pour les plus riches, non compensées par de nouvelles recettes fiscales, au nom de « attractivité (1) ».

Au menu :

  • suppression de la tranche à 45 % du barème de l’impôt sur le revenu,
  • diminution des taxes sur les transactions immobilières
  • suppression du plafond sur les bonus des banquiers.

Bref, rien que des mesures en faveur des nécessiteux. Avec leur sens habituel de l’understatement (« euphémisme »), les Britanniques ont qualifié la manoeuvre de « minibudget ». Mais personne d’autre qu’eux n’y a vu quoi que ce soit de « mini ».

Les marchés financiers ont massivement vendu des livres sterling. Comme le dit joliment Paul Johnson, directeur de l’Institute for Fiscal Studies, « il semble que les marchés aient été un peu effrayés par le montant du cadeau fiscal (1)».

Le Royaume-Uni, déjà bien ébranlé par le Brexit, présente désormais tous les signes d’une économie malade : fort déficit public, déficit commercial massif, inflation à 10 % par an, chute de sa monnaie et forte hausse des taux d’intérêt. Ainsi, les obligations britanniques à échéance de dix ans s’échangent à un taux d’intérêt annuel de 3,7 %, contre 2,5 % pour la dette française. Or un petit point d’écart, cela représente des milliards d’euros de remboursement annuel en plus ou en moins. D’autant plus que la hausse des taux d’intérêt va se poursuivre, et faire très mal.

De son côté, Lawrence Summers, prof à Harvard, ancien ministre des Finances-de Bill Clinton, ancien conseiller économique en chef de Barack Obama, a qualifié cette politique de « totalement irresponsable(2) ».

Pour lui, le Royaume-Uni, loin de devenir plus « attractif » à la suite de ces débiles baisses d’impôts, et alors que ses infrastructures s’effondrent encore plus vite que les nôtres, a perdu « toute crédibilité ». Summers en vient même à comparer l’ancienne puissance impériale à ces pays pauvres qui font fuir les investisseurs étrangers. Ce qui ne serait pas une première, le Fonds monétaire international (FMI) étant déjà intervenu au Royaume-Uni en 1976, tellement la situation financière du pays était catastrophique. Il a d’ailleurs été à deux doigts de le faire aussi chez nous, en 1981, après la politique de relance du camarade Mitterrand, durant les quelques mois où il a été de gauche.

Bref, nous, électeurs, continuons de porter au pouvoir des incapables.

Loin des affirmations des gens de la majorité, selon lesquels « la théorie du ruissellement », discréditée par tous les économistes, ne les guiderait pas, c’est bien ce dont il s’agit, en France comme au Royaume-Uni. Nous, économistes lucides qui avons souffert de ces folies durant les années 1980 et 1990, nous avons été heureux lorsque, au cours des années 2000, puis plus encore après la crise de 2008, le FMI et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont tiré un bilan clair des politiques conservatrices : plus d’inégalités, plus de crises, plus de déficit public et un désintérêt total pour la vie sur terre.

Mais en Suède, en Italie, en France, au Royaume-Uni, les citoyens ont porté au pouvoir de jeunes dirigeants qui fragilisent leur État comme jamais depuis 1945.

Ailleurs, la Chine et de nombreux autres pays mènent, eux, des politiques de développement efficaces, maîtrisées, ciblées, qui leur attirent les capitaux du monde entier.

À l’inverse, à force de miner leurs services publics, leurs industries et maintenant la crédibilité de leur État au nom d’une prétendue « attractivité », France et Royaume-Uni foncent tête baissée vers le sous-développement.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 05/10/2022


  1. « Royaume-Uni : le programme économique de Liz Truss affole les marchés », d’Ingrid Feuerstein (Les Échos, 23 septembre 2022).
  2. « Larry Summers blasts UK tax cuts as « utterly irresponsible » and warns of possible contagion », d’Elliot Smith (CNBC, 27 septembre 2022).

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