2015. 13 novembre.

Un livre témoin, pour ne pas oublier dans les années à venir…

On était déjà saisi d’effroi, chaque semaine, lorsqu’on lisait dans Charlie les chroniques que Sylvie Caster consacrait au procès des attentats du 13 Novembre, mais voici que rassemblées en un livre de 350 pages, celles-ci prennent une ampleur et une intensité plus grandes.

Nous n’attendons plus une semaine pour replonger dans les affres du procès, nous y sommes en permanence; et tournant de plus en plus vite les pages de 13 Novembre (éd. Les Échappés), nous prenons la mesure d’une continuité aussi nécessaire qu’étouffante : ce procès, qui a duré presque dix mois, relève d’une catharsis collective dont les impacts vont désormais toucher chaque lecteur.

Car la force de Sylvie Caster, c’est qu’elle ne s’exprime jamais personnellement : ses chroniques relèvent de l’enregistrement presque brut de ce qui s’est passé durant les audiences. On accède à la parole des accusés, des parties civiles, des témoins, dont le flot torrentiel nous est transmis continuellement.

Ainsi le livre de Sylvie Caster ne propose-t-il pas une réflexion sur le crime, l’islamisme ou le deuil, mais la radioscopie d’une immersion émotive. Si vous voulez savoir ce qu’ont dit exactement Salah Abdeslam ou Mohamed Abrini, ce livre est pour vous : il se donne notamment comme un mémorial suffoqué du délire verbal qu’auront été les prises de parole des accusés.

On fait la connaissance de l’extraordinaire Sonia, cette femme qui, le lendemain du 13 novembre, a vu Abdelhamid Abaaoud, le commandant des attentats, avec ses « baskets orange », caché dans un buisson sous l’autoroute : elle lui a parlé, a prévenu la police et vit désormais cachée, le visage masqué, par peur des représailles.

On apprend avec consternation que Brahim Abdeslam, qui s’est fait exploser sur une des terrasses, avait été interpellé en février 2015 pour excès de vitesse, et que la police belge avait saisi son téléphone sans l’analyser : deux ans plus tard, on y découvrait tous les messages qu’il échangeait avec Abaaoud. « Il aurait été analysé en 2015, il n’y aurait pas eu de massacre dans Paris », écrit Sylvie Caster.

On y découvre, dans un chapitre extraordinaire intitulé « La vie secrète des rats », et grâce au témoignage des enquêteurs belges (qui n’auront pas tous été insuffisants), la vie quotidienne des terroristes repliés dans leurs « planques », avec leurs matelas achetés chez Cora disposés à même le sol, leurs perruques (« des moumoutes de déguisement », dit Sylvie Caster), la machine à coudre et les cordelettes pour fabriquer les gilets explosifs, tout cela constituant, dit-elle avec humour, « l’atelier couture des commandos de la mort ».

Et dans la masse des phrases sidérantes, des gestes héroïques, des détails horribles et des moments fous qui constituent ta matière de ces pages, un nom résonne particulièrement, celui du TATP, l’explosif utilisé par les terroristes : « la mère de Satan ».


Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 05/10/2022


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