Mort de Bruno Latour.

[…] [décédé récemment, il était connu comme l’un des grands philosophes de l’écologie moderne].

Il disposait d’une postérité allant bien au-delà de ses ecrits, ses théories : pas un livre sur le sujet qui ne consacre au moins une note de bas de page à son œuvre.

[…] Avant d’etre ce penseur reconnu, il aura accompli une trajectoire qui n’avait pourtant rien d’évident il y a un demi-siècle, lorsque l’enfant de la maison Latour, né en 1947 dans cette grande famille bourguignonne de négociants en vins, découvrait l’anthropologie en Côte-d’Ivoire.

Décolonial avant l’heure, il y signait le deuxième article scientifique de sa carrière, sur les préjugés des cadres européens concernant les Ivoiriens […].

Son tout premier article éclairait une autre facette de l’homme : consacré au style littéraire de Charles Péguy, il trahissait sa passion pour un écrivain catholique comme lui. Car Bruno Latour était croyant, et s’est toujours intéressé aux questions théologiques. […] après Abidjan, le jeune anthropologue s’était exilé en Californie dans les années 1970.

Révolution chez les anthropologues

De l’autre côté de l’Atlantique, sa carrière prend alors un tournant décisif grâce à une idée fondatrice : l’anthropologie servait jusqu’à présent à étudier les autres peuples ? Lui, va l’appliquer aux Occidentaux, en étudiant les modernes que nous sommes. […] Dès les années 1980, son travail est connu aux États-Unis. Mais en France, pendant longtemps, il ne passionne pas grand-monde.

De 1982 à 2005, Bruno Latour poursuivra donc dans une relative marginalité ses recherches au Centre de sociologie de l’innovation de l’École des Mines. […]

[En]1991, année de parution de Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, [est] publié à La Découverte, […] . Dans cet essai, Latour s’en prend au « grand partage », cette séparation entre ce qui relève de la nature et de la société. Admise depuis des siècles, elle bute pourtant sur ce qu’il appelle des « hybrides », comme le trou de la couche d’ozone ou le virus du sida : ces « objets »-là appartiennent à la nature, tout en étant politiques ; ils révèlent les contradictions de notre conception du monde.

[…]

Critique de la modernité et pensée écologique

De cette critique de la modernité émergera son écologie. Premier livre directement consacré à la question, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie (1999) amorce en effet un tournant : il y formule des propositions pour réintégrer la nature et les sciences dans le champ de la démocratie et du choix collectif. Il faudra toutefois attendre encore pour que Bruno Latour aborde de nouveau l’écologie de front…

Entre-temps, il poursuit ses travaux anthropologiques (Enquête sur les modes d’existence, 2012) et rejoint Sciences Po en 2006. Il y monte le « Médialab », laboratoire consacré au rôle du numérique dans nos sociétés, ainsi qu’un programme d’expérimentation des arts politiques (SPEAP).

L’année 2015 sera celle d’un double aboutissement. D’une part, il organise le « Théâtre des négociations », une simulation des débats de la COP 21 de Paris, avec deux cents de ses étudiants ; et il y fait représenter les intérêts des non-humains, comme les espèces en danger, les océans ou les forêts. Ensuite et surtout, c’est au cours de cette même année qu’est publiée Face à Gaïa, son œuvre maîtresse, dans laquelle il réfléchit aux implications de ce qu’il nomme « le Nouveau Régime climatique ».

Autrement dit, l’interaction nouvelle entre l’histoire humaine et celle de la Terre – « la géohistoire », pour reprendre ses termes.

Devenu un penseur de l’écologie à la renommée internationale, il avait depuis consacré tous ses écrits à cette question centrale, lui conférant avec le temps une tonalité plus politique : dans Où atterrir ? (2017), il posait un clivage entre « les modernes », dont le mode de vie réclame plusieurs planètes, et « les terrestres », préoccupés par la réduction de leur empreinte écologique. Et dans Où suis-je ? (2021), inspiré par la pandémie de Covid-19, il réfléchissait à notre confinement dans « la zone critique », cette fine pellicule, sur l’écorce terrestre, qui est le seul lieu de l’univers à pouvoir abriter la vie. Nous y sommes confinés à jamais, prévenait un Bruno Latour qui, jusqu’au bout, aura plaidé pour la protéger.


Youness Bousenna. Médiapart. Source (Extraits)


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