La « théorie du fou »

« Nous sommes passés du stade de la menace à celui du danger. »

 Tel est la formule primesautière utilisée dans les synthèses des services de renseignement qui, depuis une quinzaine de jours, remontent à l’Elysée. Les crânes d’oeuf de la Défense s’inquiètent de l’évolution de la posture de Poutine (actuellement fragilisée par des revers retentissants) dans le conflit ukrainien. L’autocrate russe a plusieurs fois, et de façon appuyée, fait allusion à un possible recours à « des armes de destruction ». Traduction ? Tout « péril existentiel » contre la Russie entraînerait une riposte nucléaire.

Franco de peur

Rien n’indique qu’il s’agit d’un projet réel… ni d’un coup de bluff pur et dur. Sur le terrain des mots, en tout cas, Poutine a l’avantage, et l’escalade verbale est notable. D’autant que l’ambiguïté règne : la ligne rouge commence-t-elle, par exemple, aux territoires ukrainiens désormais annexés ou à la Russie « d’avant » ? Les milieux russes « autorisés » participent, eux aussi, à l’offensive sémantique.

Pour preuve, cet article de la revue moscovite « Global Affairs » paru le 23 septembre.

Son titre : « Faites revenir la peur ». L’interview de Dmitri Trenin, attaché au très officiel institut moscovite Imemo, a été relayée par la chaîne d’info en continu Rossyia 24. Extrait : « Il est important de faire revenir le sentiment de peur en géopolitique. (…) Quand le président de la Russie se réfère à l’arme nucléaire, l’adversaire interprète cela comme une menace d’emploi (…) pour compenser des revers sur le front. Or une frappe pourrait concerner non pas le théâtre d’opérations lui-même mais des territoires situés à une certaine distance de celui-ci. »

A Moscou, on recycle donc la fameuse « théorie du fou » de Richard Nixon : feindre l’irrationalité pour mieux effrayer l’adversaire. Les appels à l’emploi de bombes nucléaires tactiques (« petit » calibre) par des alliés comme le Tchétchène Kadirov vont aussi dans ce sens. Au vu des réactions sur nos chaînes d’info, l’objectif est (déjà) atteint…

Guetteurs d’apocalypse

Sans vouloir rassurer à tout prix, le Renseignement semble poser sur les faits un regard plus dépassionné.

A la DGSE et à la DRM, on résume ainsi la situation: « Si on considère la séquence qui va de janvier 2022 à ces derniers jours, il n’y à eu aucun changement manifeste de la posture des forces nucléaires russes. »

A l’instar de leurs homologues américains, ces services assurent n’avoir décelé aucune gesticulation logistique, pas plus que des « signaux » tels qu’un déplacement suspect de moyens opérationnels ou une mise en alerte de forces aériennes et terrestres dédiées, y compris après les derniers épanchements de Poutine.

Les seuls mouvements constatés correspondraient à des procédures d’entretien de sites spécialisés, au traditionnel exercice militaire Grom (« tonnerre ») à la mi-février et à des tests préprogrammés (tirs d’un missile Sarmat le 20 avril et d’engins Iskander à Kaliningrad début mai).

Tous les moyens occidentaux d’observation spatiale et d’écoute disponibles n’en restent pas moins mobilisés, et les renseignements obtenus entre « grands alliés » mutualisés. A cet effet, ceux-ci disposent d’une cartographie précise des lieux de stockage russes, soit 12 sites nationaux supervisés par le 12e Gumo (direction du ministère de la Défense) plus 34 antennes régionales.

C’est de ces emprises composées de bunkers souterrains ventilés que peuvent être acheminées, moyennant des transports adaptés, les munitions nucléaires, stratégiques ou tactiques vers les unités terrestres et aériennes chargées d’effectuer d’éventuelles frappes. Exemple de ces sites de stockage scrutés au millimètre : Belgorod-22, le plus proche du « théâtre ukrainien », ou Morozovsk, à l’est du Donbass.

Travailler dans ces services d’écoute et d’observation n’est pas précisément le boulot le plus relaxant du moment…


Jérome Canard. Canard Enchainé 05/10/2022


Une réflexion sur “La « théorie du fou »

  1. bernarddominik 10/10/2022 / 08:06

    Sur LCI le général Yakovleff (ancien chef d’état major du shape) à répondu à une question « que ferait l’otan en cas d’utilisation de bombe atomique en Ukraine par la Russie » dans ce cas aussi l’otan n’interviendrait pas directement et continuerait à fournir des armes conventionnelles à l’Ukraine.

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