Foire aux affaires

« Je suis dans la situation de quelqu’un innocent des faits dont on ne l’accuse pas », dit Julien Bayou dans « Le Monde » (5/10) pour faire le point sur sa kafkaïenne affaire, tout en précisant en préambule qu’« il n ‘y a pas d’affaire ». C’est clair ?

Pas trop, mais il va falloir s’habituer, car ce qui ressort des multiples affaires du moment n’est pas la clarté, c’est même plutôt le contraire.

La «petite justice privée que chacun fait dans son coin », dénoncée par le garde des Sceaux à propos de cette » affaire Bayou, qui, sans plainte ni la moindre enquête judiciaire, a été balancée dans une émission de télé par la députée écolo Sandrine Rousseau, n’est pas toujours limpide.

La délatrice se présente en sauveuse d’une victime qui se plaindrait de violences psychologiques de la part de Bayou mais ne porte pas plainte. La cellule interne des Verts, qui s’autosaisit du dossier, déclare « ne pas estimer qu’il y avait lieu de suspendre de manière conservatoire Julien Bayou » mais le laisse suspendu et  « poursuit ses auditions ».

Et la non-plaignante saisit finalement, non pas la justice, mais, via son avocate, la cellule d’EELV pour « récupérer sa parole, totalement confisquée dernièrement », non par Sandrine Rousseau ni par les « louves alpha », féministes très inquisitrices dans la vie privée de Julien Bayou, mais « essentiellement par des hommes et leurs complices, au mépris de son existence ». Voilà qui va sûrement éclairer cette affaire, qui n’en est « pas une » mais qui n’en finit pas d’obérer la vie et la parole d’EELV.

Pour autant, si le garde des Sceaux peut trouver là de quoi pourfendre cette « justice de droit privé qui n’a strictement aucun sens », il a lui-même quelques sérieuses complications avec la justice officielle, dont il est le ministre et devant laquelle il est renvoyé. Dupond-Moretti, en poste à la Chancellerie, va faire dans le même temps l’objet d’un procès devant la Cour de justice de la République. Du cocasse et de l’inédit !

Le ministre est soupçonné de « prises illégales d’intérêts » pour avoir, en tant que ministre, réglé ses comptes avec trois magistrats, dont deux du Parquet national financier, auxquels il s’était opposé en tant que simple avocat. Ce qu’il dément avec véhémence par la voix de ses défenseurs, en affirmant avoir seulement « suivi les recommandations de son administration » et il se pourvoit en cassation.

On ne sort pas de la maison.

Mais, au-delà des embrouilles internes à la machine judiciaire, cette affaire est d’autant plus compliquée qu’elle fait aussi grand bruit en dehors de la Chancellerie. Et qu’elle survient en même temps qu’une autre histoire de prise illégale d’intérêts, visant, celle-ci, Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée. Lui est accusé d’avoir profité de ses précédentes fonctions publiques pour favoriser une compagnie maritime dirigée par des cousins de sa mère.

Affaire classée dans un premier temps par le Parquet national financier après un an d’enquête, mais relancée par une plainte d’Anticor avec constitution de partie civile. Ce qui fait deux membres éminents de l’appareil d’État mis en examen par la justice et maintenus en fonctions. Pas simple, pour Macron le défenseur de la « République exemplaire » qu’il « réinvente » au gré des affaires !

Et deux dossiers aussi qui, comme les précédents, n’ont pas fini, surtout dans la chaude ambiance de la rentrée parlementaire, de susciter des indignations à géométrie variable. Car, on l’aura compris, si toutes ces affaires diffèrent et peuvent sembler compliquées, elles redeviennent très simples, pour ne pas dire simplistes, quand il s’agit, entre adversaires, y compris au sein du même camp, de les instrumentaliser politiquement.


Erik Emptaz. Edito du Canard Enchainé 05/10/2022


Une réflexion sur “Foire aux affaires

  1. bernarddominik 10/10/2022 / 08:09

    L’utilisation de #metoo par des femmes en politique et dans des séparations est devenu un cas commun, au risque de déconsidérer les mouvements féministes.

Laisser un commentaire