Invité par surprise

Vraiment, ce n’était pas prévu.

On avait encore du travail à faire pour le lendemain. On était juste passé pour un renseignement, et puis voilà :

— Tu dînes avec nous ? Mais alors simplement, à la fortune du pot !

Les quelques secondes où l’on sent que la proposition va venir sont délicieuses. C’est l’idée de prolonger un bon moment, bien sûr, mais celle aussi de bousculer le temps.

La journée avait déjà été si prévisible; la soirée s’annonçait si sûre et programmée. Et puis voilà, en deux secondes, c’est un grand coup de jeune : on peut changer le cours des choses au débotté. Bien sûr on va se laisser faire.

Dans ces cas-là, rien de gourmé : on ne va pas vous cantonner dans un fauteuil côté salon pour un apéritif en règle. Non, la conversation va se mitonner dans la cuisine — tiens, si tu veux m’aider à éplucher les pommes de terre !

Un épluche-légumes à la main, on se dit des choses plus profondes et naturelles. On croque un radis en passant. Invité par surprise, on est presque de la famille, presque de la maison. Les déplacements ne sont plus limités. On accède aux recoins, aux placards. Tu la mets où, ta moutarde ? il y a des parfums d’échalote et de persil qui semblent venir d’autrefois, d’une convivialité lointaine peut-être celle des soirs où l’on faisait ses devoirs sur la table de la cuisine ?

Les paroles s’espacent. Plus besoin de tous ces mots qui coulent sans arrêt.

Le meilleur, à présent, ce sont ces plages douces, entre les mots. Aucune gêne. On feuillette un bouquin au hasard de la bibliothèque. Une voix dit « Je crois que tout est prêt » et on refusera l’apéritif — bien vrai.

Avant de dîner, on s’assoira pour bavarder autour de la table mise, les pieds sur le barreau un peu haut de la chaise paillée. Invité par surprise on se sent bien, tout libre, tout léger. Le chat noir de la maison lové sur les genoux, on se sent adopté. La vie ne bouge plus — elle s’est laissé inviter par surprise.


Philippe Delerm


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