Colombie amazonienne : Désastre écologique

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo. 21/09/2022

Deuxième étape de notre voyage en Amazonie colombienne, dans le département du Putumayo. Ici, la forêt est saccagée par des mines, des puits de pétrole et des cultures illicites. Mais elle est aussi défendue par des militants déterminés à se battre, au péril de leur vie, contre des paramilitaires et des guérilleros dissidents qui protègent les intérêts des exploiteurs.

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Des collines verdoyantes, des arbres luxuriants, des rivières émaillées de chercheurs d’or rivés sur leur tamis. Pas de doute, c’est bien l’Amazonie. On a tendance à l’associer au Brésil. C’est oublier que plus de 300 000 km² du bassin amazonien (soit les deux tiers de la France) se trouvent en Colombie. Et réciproquement, 35 % du territoire colombien fait partie de l’Amazonie.

Contrairement à un certain cliché, on n’y trouve pas que des arbres et des Indiens en pagne. Il y a aussi une activité économique, des villages, et même des villes.

Toute la question est là : comment vivre sans flinguer ce précieux environnement ? Selon la Convention sur la diversité biologique, la Colombie « détient le premier rang mondial pour la diversité des espèces d’oiseaux et d’orchidées, et le deuxième pour les plantes, les papillons, les poissons d’eau douce et les amphibiens ».

Il n’y a pas que les animaux et les plantes qui sont menacés. Ceux qui les défendent le sont aussi. La Colombie est le pays où les écologistes se font le plus buter. Raison pour laquelle ça n’a pas été très facile d’en rencontrer. Certains ont d’abord accepté, avant de décliner, par crainte de représailles (ce que l’on peut comprendre).

Finalement, j’ai rendez-vous avec les « gardiens de l’Amazonie andine », à Mocoa, la capitale du Putumayo. Des femmes et des hommes, qui sont étudiant, vétérinaire, enseignant ou commerçant. Et dont je tairai les prénoms pour préserver leur sécurité. Ce sont d’ordinaires citoyens impliqués dans le monde qui les entoure, sympathiques et paisibles militants comme on en trouve partout. À la différence qu’en Colombie ils sont menacés de mort.

Car ici, les moustiques ne sont pas les seuls à pulluler. Il y a aussi les groupes armés. Les plus actifs sont les paramilitaires d’extrême droite des Comandos de la frontera et le Front Carolina-Ramírez, formé d’anciens membres de la guérilla marxiste des Farc qui ont refusé les accords de paix de 2016. Rien que dans le département du Putumayo, et depuis le début de l’année 2022, ces criminels ont tué 12 leaders sociaux et environnementaux et 5 anciens guérilleros (1), et au moins une vingtaine de citoyens « ordinaires » . Petite comparaison pour donner un ordre d’idées : sachant que le département compte environ 300 000 habitants, cela correspondrait à un meurtre politique tous les quinze jours dans l’équivalent d’une ville comme Nantes.

Il faut donc éviter de croiser l’une de ces bandes armées. C’est ce que je me dis quand je me retrouve sur le siège passager d’une moto tout-terrain, en compagnie des « gardiens de l’Amazonie andine », sur les chemins de terre pour explorer les environs. De part et d’autre, des montagnes tapissées de forêts. Au détour d’un virage, nous nous arrêtons. Face à nous, une large entaille, plaie blanchâtre au milieu des pentes verdoyantes. Il s’agit d’une carrière. Un peu plus loin, une autre balafre : là, c’est du bois qu’on coupe. Et encore une autre : cette fois, on construit une route.

Il est vrai que les voies de communication sont parfois très dangereuses dans la région. Comme celle qui relie Mocoa à Pasto, surnommée « trampolín de la muerte » (« le trampoline de la mort »), à moitié effondrée et bordée de ravins dont on ne voit pas le fond. Malgré tout, mes amis écolos s’opposent aussi à ces routes, car cela facilite l’accès aux exploiteurs de la forêt, et contribue à bousiller le peu qu’il en reste.

Ils m’invitent à regarder plus attentivement la zone déboisée : « Tu vois comme la montagne s’effrite. Elle est fragilisée par la déforestation. » Je comprends que ces saignées peuvent avoir des conséquences mortelles. Le 31 mars 2017, à la suite de pluies diluviennes, la ville de Mocoa a été dévastée par une gigantesque coulée de boue (323 morts et 103 personnes disparues).

Des études ont établi que la catastrophe avait été favorisée par l’abattage des arbres, qui a rendu la montagne plus vulnérable aux glissements de terrain. Pour les écolos, il est évident que « si l’on ne veut pas que ce genre de catastrophe se reproduise, il faut reforester, pour que les arbres maintiennent la montagne ».

Malheureusement, ce n’est pas du tout l’avis des apôtres du développement. Mes accompagnateurs me conduisent au bord du Río Mocoa. Un immonde chantier s’étale sous mes yeux : les rives du fleuve sont en train d’être transformées en murs géants. Non seulement on coupe les arbres, mais on prétend résoudre les problèmes qui en découlent en rajoutant du béton !

Les « gardiens de l’Amazonie andine » luttent (évidemment) contre cette artificialisation des cours d’eau, car « ce béton crée d’autres problèmes sur l’environnement. Le río a maintenant une couleur grise, alors que normalement il est vert : c’est à cause des déchets déversés par les carrières en amont ».

À propos de carrière, un nouveau monstre est en train de pointer le groin. On le doit à l’entreprise canadienne Libero Copper & Gold, qui a entamé des prospections pour un énorme projet de mine. Elle compte extraire du cuivre, et aussi du molybdène, un minerai qui durcit l’acier. Sur son site Internet, la compagnie se réjouit qu’à Mocoa se trouve « l’un des plus grands gisements du monde non exploités ». […]

Il y a aussi le pétrole. Dans la petite ville d’Orito, les ­orages sont carrément au milieu des habitations. […]

Ce tableau de l’Amazonie colombienne ne serait pas complet sans la coca. Comme partout dans ce pays, elle est également cultivée ici. Mais ce que je ne soupçonnais pas, c’est le lien entre pétrole et cocaïne. Mes interlocuteurs sont unanimes : tout s’est dégradé après le « plan Colombie », cet accord signé entre les gouvernements américain et colombien, en l’an 2000, pour éradiquer la production de drogue.

Ce fameux plan consistait essentiellement à épandre un herbicide, du glyphosate, dans l’environnement. L’objectif annoncé était d’éliminer les cultures de coca. Mais c’était évidemment absurde, car ce poison balancé par avion touchait forcément les autres productions agricoles.

[En vérité] « Le « plan Colombie » a servi à rendre les paysans vulnérables. Ils ne pouvaient plus cultiver. Et c’est à ce moment-là que les exploitations pétrolières ont commencé à se développer, au milieu des années 2000. Elles se sont présentées comme des super-héros, car elles allaient donner de l’emploi. Cela a aussi divisé les paysans, car certains sont devenus les employés de ces compagnies pétrolières et les ont soutenues. » De là, un gouffre encore plus vertigineux entre ceux qui défendent l’environnement et ceux qui contribuent à le massacrer.

Le résultat, c’est le déprimant spectacle d’une forêt morcelée, où ne subsistent que de rares parcelles sauvages hachées de routes dédiées à l’industrialisation. […] L’Amazonie colombienne a perdu environ 100 000 hectares de forêt en 2020, et autant en 2019. Pour se faire une idée, c’est dix fois la surface de Paris déforestée chaque année.

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Antonio Fischetti. Charlie Hebdo Web. 21/09/2022. Source (Extraits)


  1. Chiffres de l’ONG Indepaz. Sur la question des meurtres de leaders sociaux, il faut lire l’ouvrage d’Émilienne Malfatto Les serpents viendront pour toi (éd. Les Arènes), qui retrace la poignante histoire d’une femme assassinée (prix Albert-Londres du livre 2021).

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