D’opaques messageries !

TELEGRAM ou le darknet ? Derrière cette messagerie, les égouts du Web se déversent sans contrôle.

C’est une affaire sordide qui a ébranlé la Corée du Sud : celle du réseau d’exploitation sexuelle appelé «Nth Room». Sur la messagerie Telegram, plusieurs hommes ont eu recours à du chantage auprès de dizaines de femmes (dont des mineures) afin de les forcer à envoyer des vidéos et des photos à caractère sexuel.

Plusieurs milliers d’utilisateurs déboursaient chaque mois de 200 000 wons (environ 145 euros) à 1,1 million de wons (environ 800 euros) pour se délecter des souffrances infligées aux victimes des maîtres chanteurs. Et cette histoire n’est pas propre à la Corée du Sud. Il existe des dizaines de Nth Room partout dans le monde, parfois en accès libre. Car la messagerie Telegram est devenue, au fil du temps, un réservoir de monstruosités.

Téléchargeable sur tous les smartphones, c’est une messagerie tout ce qu’il y a de plus banal, à ceci près que l’on peut y créer des canaux. Ces canaux, c’est-à-dire une discussion de groupe, peuvent être privés ou publics, et accessibles via une invitation. Cette invitation peut se transmettre entre amis, en famille, ou encore sur les réseaux sociaux si vous souhaitez avoir une plus large audience.

Créé en 2013 par les fondateurs du réseau social VKontakte (le « Facebook russe »), Telegram s’est fait avant tout connaître comme étant la « messagerie des djihadistes », en raison de son réseau crypté qui rend l’interception des messages très compliquée. De ce fait, l’application regorge de discussions d’opposants politiques de tous pays, des plus louables aux pires.

Car si Telegram a dépassé les 700 millions d’utilisateurs dans le monde, c’est grâce aux 25 millions de nouveaux inscrits qui y sont apparus, en janvier 2021, après que WhatsApp a demandé à ses membres d’accepter de nouvelles conditions d’utilisation, et également à la suite de l’assaut du Capitole. Ainsi, il ne faut pas chercher longtemps pour tomber sur pléthore de canaux publics à la gloire de « Q » (pour QAnon), de trumpistes invétérés, de paranos qui voient des pédophiles dans chaque ministère…

Au lieu de les traquer à la Maison-Blanche ou à l’Élysée, ces complotistes feraient mieux de se concentrer sur Telegram. En se baladant de canal en canal (oui, car les administrateurs de groupes se font de la publicité entre eux, en échange de cryptomonnaies), on tombe très facilement sur ceux dédiés à de la pornographie, où, entre deux femmes nues, se trouvent… des vidéos d’enfants en maillot de bain qui dansent. Europol annonçait ainsi avoir déjà fait fermer 15 741 canaux à caractère pédopornographique pour le seul mois de septembre (qui n’est pas encore fini)!

Dans une autre veine, ce sont les massacres, tabassages, décapitations et autres exactions qui font fureur. Comment tomber sur ces canaux ? Simple, il suffit de lire les conversations des adolescents sur Twitter, qui s’échangent des liens de canaux comme des cartes Pokémon, sorte de concours à qui aura intégré les groupes les plus gore. Et à ce jeu-là, les Russes sont particulièrement forts : avec la guerre en Ukraine, de nombreux canaux sont dévolus aux exactions de soldats sur des civils. Une vidéo avait ainsi grandement choqué et marqué les esprits : celle d’un soldat russe violant un enfant ukrainien.

Alors, qu’en est-il de la modération? Elle ne peut malheureusement exister sur Telegram, car l’application n’est pas un réseau social. En même temps, il est à souligner qu’elle a également énormément aidé à la mobilisation de militants pro-démocratie à Hongkong ou encore en Biélorussie. Car, comme d’habitude, sur Internet, il n’y a qu’un pas entre la volonté de changer le monde et l’envie de se rincer l’œil à l’eau de Javel.


Lorraine Redaud. Charlie Hebdo. 21/09/2022


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