L’identité de genre : une construction sociale ?

Une interview éclairante de Frans de Vall, primatologue.

Nous ne sommes pas des ardoises vierges à la naissance, les seuls produits de construction sociale. C’est un aveuglement que de nier les différences biologiques qui nous distinguent les uns des autres. Selon le primatologue, si certains comportements genrés se retrouvent dans toutes les sociétés humaines comme chez les chimpanzés et les Bonobo, les animaux les plus proches de nous, c’est bien que les gènes sont impliqués.

  • Qu’ont les grands singes à nous apprendre sur le genre?

Nous appartenons à la famille des singes sans queue, qui comprend les gorilles, les orangs-outans et nos plus proches cousins, les chimpanzés et les bonobos. Contrairement à une idée reçue, l’évolution ne nous a pas radicalement éloignés d’eux. Certes, nous avons transformé notre environnement, désormais hautement technologique et développé le langage. Notre psychologie sociale, nos ressorts émotionnels — la jalousie, l’amitié, l’attachement, le statut au sein du groupe — demeurent similaires. Que cela nous plaise ou non, nous sommes toujours des primates et nos cousins nous tendent un miroir.

Or certaines différences entre hommes et femmes sont universelles et se retrouvent chez ces grands singes. Un exemple criant : les hommes sont plus violents physiquement que les femmes. Simultanément, c’est une constante dans toutes les sociétés humaines, les statistiques sur les meurtres le prouvent. Mais également chez tous les primates que j’ai étudiés : les mâles sont en général plus brutaux que les femelles. N’est-ce point le signe que ces différences possèdent une origine biologique?

  • Vous êtes donc en désaccord avec la philosophe américaine Judith Butler, l’une des premières à avoir défendu l’idée que le genre n’est que construction social ?

Le genre est utile pour définir la façon dont la culture façonne le comportement des hommes et des femmes. Bien sûr, la société encourage les rôles genrés, voire astreint chacun à s’y conformer. Mais, personnellement, tout n’est pas culturel… Je trouve tout aussi extrême la thèse, souvent assenée à l’autre bout de l’échiquier idéologique pour justifier la domination des hommes sur les femmes, que nous venons de planètes différentes, Mars et Vénus, que les uns sont rationnels et les autres émotives, etc. Pour ma part, comme pour beaucoup de féministes — et je me revendique féministe —, la vérité se trouve entre les deux. Prenez l’intérêt des filles pour les nourrissons et les poupées. S’il était culturel, il varierait selon les lieux et les époques. Or cet attrait est connu depuis l’Antiquité grecque et romaine, voire au-delà.

  • Et il s’observe également chez les grands singes…

Lorsqu’une mère chimpanzé donne naissance à un nouveau bébé, les jeunes mâles ne s’y intéressent pas, tandis que les femelles se pressent pour le toucher, le sentir. Elles ramassent volontiers des bouts de bois et des pierres qu’elles portent sur leur ventre ou leur dos comme un nourrisson. Et si vous confiez une poupée à une jeune guenon à l’état sauvage, qui n’en a donc jamais vu, il arrive qu’elle joue avec. Les compétences maternelles ne lui sont pourtant pas innées, elles s’apprennent. C’est pourquoi dans les zoos, quand une femelle gorille ignore comment s’y prendre avec son petit, on fait parfois venir un modèle humain — une mère et son bébé – afin de lui montrer comment allaiter. Je pense que chez les primates l’attrait pour les nouveau-nés et leurs avatars (les bûches ou les poupées) relève de la biologie.

  • Nous autres primates serions prédisposés à l’apprentissage, écrivez-vous…

La rapidité, l’ardeur et la facilité avec laquelle les enfants s’approprient les comportements genrés, princesses pour les filles et tueurs de dragons pour les garçons si je caricature, suggèrent qu’il y a là un processus biologique. Regardez comment les tout-petits s’empressent de ressembler à des modèles adultes correspondant à leur genre. Les rôles genrés sont purement culturels, mais l’identité de genre, elle, semble naître de l’intérieur. Sinon, pourquoi les enfants transgenres font preuve d’une telle obstination à grandir selon l’identité qu’ils ressentent ? Une fois pris conscience de celle-ci, généralement vers l’âge de 3 ou 4 ans, ils se heurtent à mille obstacles, plongent leurs parents dans autant de tourments, sont moqués à l’école, mais ils ne lâchent pas l’affaire. Leur existence est un chemin de croix et pourtant ils maintiennent le cap, envers et contre tout. Une étude récente menée aux États-Unis a montré que parmi les enfants transgenres seuls 2,5 % changent d’avis au bout de six ans. N’est-ce point la preuve que ce n’est pas l’environnement qui fait le genre ? Je pense donc que nous naissons avec une identité de genre. Et l’on observe cette même variabilité chez les autres primates. Je raconte dans mon livre l’histoire de Donna, une femelle chimpanzé du Centre national de recherche Yerkes, près d’Atlanta, que j’ai connue depuis sa plus tendre enfance. Très vite, nous avons constaté qu’elle se comportait différemment de ses congénères du même sexe. Dès que les mâles commençaient à rouler des mécaniques et à pousser des cris rauques, elle se joignait à eux, ambitionnant manifestement de devenir le mâle alpha. Puis son corps a changé. Donna est devenue robuste, dotée de larges épaules, des mains épaisses, des traits rugueux… Les chimpanzés naissent mâles ou femelles, mais chez, eux aussi, les comportements genrés varient selon un spectre beaucoup plus large.

  • N’est-il pas risqué, pour un «vieux mâle blanc» tel que vous, de vous lancer sur ce terrain miné du genre?

J’ai hésité ! C’est l’un des sujets les plus sensibles qui soient. Jusque-là, tout va bien : mon livre a été bien accueilli aux États-Unis. Les lecteurs les plus mécontents sont absents des rangs féministes, mais conservateurs. C’est la cohorte des réactionnaires pour qui les hommes aiment les femmes et vice versa, et pour qui tout le reste est absurde et contre-nature. Ils ne supportent pas de lire des pages sur l’homosexualité chez les chimpanzés ! Nous sommes plus normatifs que les autres primates : vous ne verrez jamais un chimpanzé s’offusquer de l’orientation sexuelle d’un membre de son groupe ! Ils s’acceptent tels qu’ils sont.

  • Les primatologues eux-mêmes ont parfois observé les grands singes à travers un prisme genré…

Il faut vous imaginer que longtemps le scénario de l’évolution était presque entièrement fondé sur la loi du plus fort, y compris pour notre espèce. Nous étions des guerriers-nés, violents, auteurs de pillages et de massacres depuis des temps immémoriaux. Or l’étude des chimpanzés a progressivement montré que le mâle alpha n’est pas forcément le plus costaud du groupe. Quoi de plus naturel: lorsque vous visitez une entreprise, vous ne vous dirigez pas vers le type le plus baraqué en présumant qu’il est le patron ! Chez les autres primates, c’est pareil. L’âge, la personnalité, les liens familiaux, les alliances tissées sont autant de facteurs qui influent sur la place au sein du clan, laquelle varie avec le temps. Certes, les chimpanzés se montrent parfois brutaux les uns avec les autres, voire s’entretuent, mais le plus frêle d’entre eux peut se hisser haut dans la hiérarchie en consacrant beaucoup de temps à toiletter les autres et en partageant sa nourriture. Il a fallu l’arrivée de nouvelles générations de primatologues, et en particulier des femmes dans les années 1960 et 1970, pour comprendre tout cela.

  • Les études sur les bonobos ont particulièrement dérangé le monde scientifique…

Ces primates-là, nos plus proches parents avec les chimpanzés, défiaient toutes les convictions de la société. Au contraire des chimpanzés, les bonobos s’avèrent profondément pacifistes. Les colonies sont dirigées par les femelles et tout ce petit monde est très actif sexuellement. Ils s’accouplent dans toutes les positions imaginables, se masturbent, les femelles frottent frénétiquement leur clitoris l’un contre l’autre et les mâles ne sont pas en reste. Vous pensez bien qu’au royaume puritain des scientifiques anglo-saxons, comme dans les chaînes de télé diffusant des documentaires animaliers, on préférait regarder ailleurs… C’est surtout la non-violence des bonobos qui embarrassait les primatologues et les anthropologues. À ce jour, aucun cas de bonobo tué par l’un de ses congénères n’a jamais été recensé. Que faire de ce cousin encombrant ? Des scientifiques ont suggéré de l’éloigner de nous sur l’arbre de l’évolution. D’autres ont supposé que les mâles bonobos étaient animés par un esprit chevaleresque : ils laisseraient les femelles dominer par pure galanterie !

  • Moralité, la science est un chantier permanent et vos conclusions seront peut-être obsolètes dans quelques décennies…

Absolument ! C’est inévitable. Les façons dont les primatologues japonais et américains collectent et traitent les données sont identiques, l’entreprise scientifique demeure partout la même. Nous sommes tous lestés d’un bagage culturel et genré qui influence tout ce que nous faisons. Si vous-même, vous observez une troupe de lions, il est probable que vous vous concentrerez sur le mâle, parce qu’il en impose avec sa crinière flamboyante. Pourtant, il se tient en périphérie du groupe, le centre de gravité est occupé par le réseau des femelles et de leurs jeunes.

J’ose tout de même espérer que mes propositions sur le genre, que je ne suis pas le seul à défendre, bien entendu, feront leur chemin dans les esprits. Je suis convaincu que beaucoup de personnes savent au fond d’eux-mêmes que des interactions dynamiques se jouent entre les gènes et l’environnement. Elles sont si complexes que nous sommes souvent incapables de démêler leurs rôles respectifs. Certains nient les différences biologiques entre les sexes par crainte d’affaiblir le combat pour l’égalité. C’est idiot, ce n’est pas parce que nous sommes différents que nous ne devons pas être égaux.


Extraits des propos recueillis par Marc Belpois. Télérama. N° 3793 du 21/09/2022


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