Giorgia Meloni

Depuis que les sondages la voient présidente du Conseil dans deux semaines, l’élue romaine d’extrême droite édulcore son image pour tenter de rassurer.

A Bruxelles, on appelle ça la « pression des pairs ». Sitôt intronisé, le nouvel élu, qu’il soit président, Premier ministre ou président du Conseil, est reçu avec les égards dus à sa qualité dans toutes les instances de l’Union européenne et y côtoie ses collègues étrangers. C’est là que s’exerce sur lui une très amicale « pression » pour lui apprendre les règles : bravo pour cette remarquable victoire, tu es gentil, tu gesticules dans ton pays, c’est normal, on te laisse faire ton cirque là-bas, mais ici tu te tiens bien, compris ? Si le pied-tendre se cabre, la Commission et la BCE viennent, avec leurs courbes, leurs ratios et leur armée de technos, en rajouter une petite louche. Tu vois bien qu’on va devenir bons amis.

C’est à cet aimable exercice de persuasion que Bruxelles compte bien se livrer avec Giorgia Meloni si elle est élue présidente du Conseil italien à la fin du mois, comme tous les sondages le laissent penser. « Quand le Mouvement 5 étoiles est arrivé au pouvoir et que Matteo Salvini, le chef de la Ligue, a été nommé ministre de l’Intérieur, il y a eu une espèce de panique. Et puis, finalement, ce gouvernement populiste s’est assagi. La « pression des pairs », ça marchera avec Meloni aussi », assure en souriant un eurodéputé macroniste.

Les électeurs de Giorgia Meloni pensent le contraire. Il faut la voir dans cette vidéo exhumée des archives de l’INA, l’Institut national de l’audiovisuel, par Stéphane Séjourné, le chef de file des macronistes au Parlement européen. On est en avril 1996, le soleil se lève à peine sur la banlieue de Rome. Dans une petite voiture qui file à vive allure, elle est là, avec ses tracts et ses affiches. Elle est si jeune, elle milite déjà depuis quelques années, a déjà 40 jeunes sous ses ordres, un débit de mitraillette, un beau visage qui ne sourit jamais et où le doute n’affleure pas : « J’ai fait tout ça parce que j’y crois. Si nous perdons, nous gagnerons une autre fois. »

  • Amicale pression

A l’époque, Gianfranco Fini est son modèle. Le leader fasciste la remarque et l’encourage. Le temps passe, elle devient conseillère municipale de la province de Rome à 21 ans, puis députée alors qu’elle n’a pas 30 ans, et ministre à 31 ans grâce à Berlusconi, qui lui propose le portefeuille de la Jeunesse. Elle part ouvrir sa propre boutique en 2012, loin de ses mentors. Ce sera Fratelli d’Italia. Les débuts sont difficiles : en 2014, les Fratelli obtiennent 3,7 % aux européennes, et à peine plus de 6 % lors des mêmes élections, cinq ans plus tard. Pour percer, Meloni multiplie les coups d’éclat, se prononce pour la sortie de l’euro en 2018, éructe continuellement contre le « lobby LGBT », fait un discours fracassant lors du congrès de Vox, le parti de droite radicale espagnol, publie une autobiographie dans laquelle elle s’en prend à toute la classe politique italienne : « J’ai brûlé les étapes dans un pays gérontocratique. »

Quand Mario Draghi arrive au pouvoir et obtient le soutien de la Ligue de Salvini, elle reste en dehors. Elle est la seule à incarner l’opposition, excellent calcul. Quand Draghi vacille, elle est prête. Et, là, gros coup de frein. Plus de sortie de l’euro, l’Italie restera dans les clous. Les huit eurodéputés de Fratelli d’Italia, qui travaillent avec les ultraconservateurs tchèques et les polonais du PIS au sein du groupe ECR, s’emploient à rassurer tout le monde. « Très habilement, ils ont fait le tour des popotes en expliquant qu’ils n’étaient pas des pestiférés, qu’ils travaillaient fréquemment avec les autres groupes et que Séjourné avait soutenu un membre de leur groupe pour devenir vice-président du Parlement européen, ce qui est vrai », raconte un fonctionnaire bruxellois.

  • Rétropédalage

Meloni, qui s’était prononcée contre les sanctions envers la Russie lors de l’annexion de l’Ukraine, tourne casaque : la voilà furieusement atlantiste, affichant ostensiblement son soutien à l’Ukraine. A Bruxelles, où l’on craignait que le front européen ne se fissure, c’est le soulagement. Et, pour rassurer les Allemands, qui ont accepté que l’Italie bénéficie du plus important plan de relance du continent (191 milliards d’euros), Meloni a enrôlé Giulio Tremonli, plusieurs fois ministre des Finances de Berlusconi.

Mais que va-t-il rester, alors, pour les « gesticulations » ? Le meilleur punching-ball pourrait bien être… Macron. « Meloni est très critique vis-à-vis de la France. Elle lui reproche de refouler des migrants sur son sol, mais aussi ses interventions en Libye, qui vont à l’encontre des intérêts italiens, et le fait que les grandes entreprises françaises font leur marché en Italie sans que la réciproque soit vraie. Inutile de préciser que la politique européenne de Macron, ouvertement fédéraliste, la hérisse », affirme Marc Lazar, spécialiste de l’Italie et professeur à Sciences-Po. Mais les duettistes sauront tous deux se modérer, en réponse à l’amicale pression de leurs pairs.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard Enchainé. 14/09/2022


Une réflexion sur “Giorgia Meloni

  1. bernarddominik 22/09/2022 / 15:39

    La gauche italienne, comme la gauche française, a oublié la valeur travail, la lutte du travail contre le capital est devenue la lutte du travail contre le « parasitisme » et la baisse de la valeur du travail liée à une main d’oeuvre immigrée sous payée, et la gauche ne l’a pas compris. Il suffit d’écouter les quelques ouvriers qui restent, les maçons, les caissières… tous et toutes tiennent le même discours. Fabien Roussel vient de le découvrir, alors que ça fait plus de 20 ans que le seul soutien de la gauche ce sont les fonctionnaires (sauf les hauts fonctionnaires). Et en Italie les travailleurs ont navigué entre les divers avatars de l’extrême droite. Mes grands parents maternels ont quitté l’Italie (le haut adige) en 1932. Et dans leur communauté j’ai souvent entendu dire « le seul qui a fait quelque chose en Italie c’est Mussolini », et ils citaient des barrages des ponts des autoroutes, des ports, des usines… La gauche de Miterrand Jospin et Hollande a mené une politique monétariste pas industrielle, elle a voté des lois rendant les lois inapplicables, la Nupes va éclater, et si elle ne trouve pas un leader crédible, le RN arrivera au pouvoir. Ici au lieu de voter pour une jeune FI talentueuse les électeurs ont préféré le plus vieux candidat du RN incapable d’aligner deux idées claires qui n’a pas fait une seule réunion publique.

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