Bolloré : « si je veux t’écraser, je t’écrase »

… le constat de Guillaume Meurice.

Guillaume Meurice et Nathalie Gendrot devaient ces jours-ci faire le « service presse », ce moment délicieux où, comme auteurs, vous êtes chez votre éditeur, avec des dizaines d’exemplaires de votre ouvrage posés en pile près de vous, que vous signez en direction des journalistes, en espérant qu’ils en parlent.

Cela n’aura pas lieu. Guillaume Meurice a reçu un coup de fil de son éditeur, Charles Bimbenet, avec qui il avait toujours eu de bonnes relations, qui lui a annoncé, fort embêté, que la parution de leur livre était « suspendue ». Motif ? Sept passages jugés « susceptibles de donner lieu à contentieux ».

Comment vivez-vous cette incroyable histoire ?

Je suis sidéré. [Ca fait des années que je fais ce genre de chronique sur France Inter]. C’est de la satire, de la caricature, et ça ne m’a jamais posé le moindre problème juridique.

Saviez-vous que les éditions Le Robert appartenaient au grand méchant Bolloré au moment d’accepter ce projet ?

Non, je l’ignorais. Je ne l’ai appris qu’après avoir rendu le manuscrit final, en juillet dernier.

Si vous l’aviez su, l’auriez-vous quand même fait ?

Je ne sais pas. Je l’aurais peut-être quand même fait, le projet est super intéressant, l’équipe est formidable, c’est très agréable de travailler avec ces gens-là. Et puis, Bolloré est partout, ce n’est pas facile de l’éviter, le gars ! C’est la même chose avec mes tournées sur scène : les salles de spectacle appartiennent toutes à des milliardaires !

J’ai un producteur super de gauche, on fait très attention, on essaie d’aller dans des salles indépendantes, type Café de la Gare, mais ce n’est pas toujours possible, et on ne sait pas toujours qui est le propriétaire final de quoi, avec tous ces montages financiers, ces grands groupes.

Auriez-vous accepté des modifications ?

Non. J’ai été très clair avec mon éditeur là-dessus lorsque le problème est apparu pour la première fois, l’été dernier. C’est mon nom sur le livre, si l’éditeur m’impose un truc nul, après je ne peux pas dire aux lecteurs : « C’est mon éditeur qui me l’a imposé ». Je tiens à avoir le « final cut ». Et, en août, quand j’en ai parlé avec lui, Charles Bimbenet m’avait assuré que ça passerait sur le plan juridique.

Le plus important dans cette histoire, c’est le pouvoir croissant de Vincent Bolloré sur l’édition française, lui qui ne cache pas ses orientations très conservatrices sur le plan politique. Comment voyez-vous ça ?

Cette histoire peut paraître anecdotique, car il s’agit juste d’un dictionnaire avec des blagues, mais le signal envoyé est gravissime, surtout pour les gens qui veulent faire éditer des enquêtes, révéler des choses. Selon moi, Bolloré est dans un pur rapport de domination. Plusieurs personnes m’ont dit que ce qu’il faisait là était mauvais pour son image. Mais ils ne comprennent pas à qui on a affaire. Je pense qu’il s’en fout, de son image, et même de notre livre. Son message, c’est : « C’est moi qui décide, et si je veux t’écraser, je t’écrase. »


Jacques Littauer. Charlie Hebdo Web – Source (Extraits)


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