Hate-watching, qu’est-ce !

Au lendemain de son lancement en mai 2016, Marseille, première série française de Netflix, qui mettait en scène Gérard Depardieu en maire de la cité phocéenne, est devenue un véritable phénomène, mais pas pour les  raisons attendues par la plateforme. Une pluie de messages ironiques s’est abattue sur la Toile, listes des pires répliques de ce thriller boursouflé dans les arcanes du pouvoir municipal ou gifs de ses scènes les plus grotesques.

Une pratique connue outre-Atlantique sous le nom de hate-watching, « regarder par détestation » en VF. Les aventures sucrées d’Emily in Paris, les apprentis chanteurs de Glee ou les ados machiavéliques d’Élite ont, chacun à leur façon, été victimes de ce mode de consommation joyeusement sadomasochiste, qui consiste à suivre une série pour mieux la dézinguer. Une variante du «plaisir coupable », à la fois plus vicieuse et plus subtile, puisqu’il ne s’agit pas de trouver une raison d’aimer un programme de piètre qualité, mais de devenir accro d’une série qu’on déteste — d’autant plus si elle se prend au sérieux.

Ryan Bailey, animateur du podcast américain So bad it’s good (« tellement nul que ça en devient bien »), n’a par exemple pas raté un seul épisode de And just like that, la suite de Sex and the City lancée en décembre dernier sur HBO Max. «C’était tellement mauvais que j’avais hâte de savoir ce que les scénaristes allaient encore inventer — et le pire, ou le meilleur, c’est qu’on sentait qu’ils pensaient faire un super boulot! J’étais comblé à force d’être atterré », s’amuse-t-il.

Ce jeu de massacre ne date pas d’hier. «Les gens ont toujours aimé s’en prendre à des artistes ou des programmes, ce qui demande de les suivre assidûment », explique Hollis Griffin, professeur en communication à l’université du Michigan, en racontant comment sa propre grand-mère regarde les mêmes soaps depuis soixante ans, « en répétant qu’ils sont idiots mais qu’elle ne les raterait pour rien au monde ».

Le site Television Without Pity (« télévision sans pitié ») a été le premier, en 1998, à faire de ces moqueries une pratique journalistique, en s’en prenant joyeusement à chaque nouvel épisode de la série adolescente Dawson, avant que la critique du New Yorker Emily Nussbaum ne théorise le phénomène dans un article de 2012 intitulé « Hate-watching Smash », où elle s’interrogeait sur les véritables raisons, fort peu avouables, pour lesquelles elle continuait à regarder cette passable comédie musicale de la chaîne NBC.

L’explosion des réseaux sociaux, où les haters de tous poils se défoulent, a fini de populariser le hate-watching. On regarde d’un oeil une série pendant que, de l’autre, on la crucifie sur son smartphone via Twitter ou Instagram. Si possible en équipe, avec d’autres internautes ou des amis. « On se trouve une cible et on active le mode ironique, confie Amandine, une internaute parisienne. Même pendant la pandémie, à distance, on a fait perdurer la tradition.» « Le hate-watching se partage, confirme Ryan Bailey. Si on regarde une série qu’on déteste, c’est aussi, et sans doute surtout pour le dire haut et fort. »

C’est justement ce qui interroge le psychiatre Jean-Victor Blanc, auteur de l’essai Pop et psy (éd. Plon). Pour lui, le hate-watching est surtout la traduction d’une forme de pudeur face à un avis dominant, qui pousse le spectateur culpabilisé à prétendre qu’il déteste une série jugée mauvaise, alors qu’il aime pour de bon la regarder. « On ne passe pas autant de temps devant une oeuvre qui provoque un véritable inconfort. Il y a du plaisir. C’est comme ces tubes qu’onjure ne pas supporter mais sur lesquels on bat la mesure, contraint de reconnaître qu’ils sont entêtants », analyse-t-il.

Ce n’est pas Andrew Fleming qui le contredira. Ce producteur et réalisateur d’Emily in Paris, l’un des shows les plus détestés (et regardés) de la plateforme, ne croit pas à l’existence du hate-watching. « C’est absurde! Personne ne regarde des heures de programme parce qu’il trouve ça nul, sourit-il. Ceux qui font ça avec notre série trouvent peut-être que c’est cool de se payer la tête d’un divertissement populaire ». « C’est un moyen de revendiquer son bon goût, sa supériorité culturelle en s’en prenant à des programmes prétendument inférieurs. C’est finalement très snob», renchérit Hollis Griffin.

Ryan Bailey y voit au contraire une pratique saine, preuve d’un rapport passionné et entier aux séries, qui témoigne du développement de l’esprit critique des spectateurs. « C’est une bonne chose que les spectateurs échangent. Ça témoigne d’une réaction émotionnelle que toute forme artistique est censée provoquer, même si c’est pour dire à quel point c’est nul, s’enthousiasme-t-il. Il y a tellement de séries géniales en ce moment qu’il est presque plus intéressant d’en découvrir de consternantes.»

Mais à force de faire grimper le nombre de vues de séries médiocres, les amateurs de hate-watching ne risquent-ils pas de faire de la nullité un fonds de commerce? « Certaines chaînes comme Hallmark ou Reelz, aux États-Unis, programment des séries Bracoleuses, un peu ridicules, mais il y a trop de travail et d’argent enjeu pour que quiconque fasse volontairement un navet », coupe court Sarah D. Hunting, cocréatrice du site Television Without Pity. Ce qui n’empêche pas certaines oeuvres, échecs critiques et publics, de devenir des succès a posteriori, leur piètre qualité les transformant en objets cultes, à l’image de la kitchissime La croisière s’amuse.

La majorité de celles et ceux qui s’adonnent au hate-watching ne se prend pas au sérieux. Mais il existe un risque, mineur, que se cachent parmi les tweets rigolards d’authentiques messages haineux. « En cherchant bien, on peut trouver, bien dissimulées sous les blagues, des attaques racistes ou sexistes. Emily in Paris, Sex and the City, Girls… on s’en prend toujours plus volontiers aux oeuvres féminines », souligne ainsi Hollis Griffin.

En attendant, les équipes des séries ciblées par cette pratique s’en plaignent rarement. Un « bad buzz » reste de la publicité. « Il n’y a rien de pire qu’être ignoré. Si on se moque de mon travail, c’est au moins la preuve qu’il a attiré l’attention des spectateurs», concède de son côté Andrew Fleming.

Certaines séries comme la zombiesque The Walking Dead, en déroute créative, ont même profité de l’acharnement de leurs fans déçus pour poursuivre leur route. « Certains spectateurs se font un devoir de rester sur le Titanic jusqu’à ce qu’il soit totalement submergé », conclut Ryan Bailey. Quitte, au passage, à envoyer au visage de leurs auteurs quelques verres d’eau bien glacée…


Pierre Langlais. Télérama N° 3791 – 07/09/2022


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