Doit-on toucher le fond pour mieux rebondir ?

C’est ce que pensent les « banquiers centraux », des charmantes personnes qui n’auront aucun mal à nous couler un peu plus cet hiver.

Explications.

Vous pensiez devoir souffrir « seulement », cet hiver, de rationnements, de pénuries et de la hausse du coût de l’énergie ? Erreur. D’étranges personnes, nommées « banquiers centraux », ont décidé de vous mettre un peu plus la tête sous l’eau. Leur obsession, c’est l’inflation. Et le moyen pour elles et eux d’y mettre fin, c’est d’accroître le taux d’intérêt.

Lorsque le crédit est plus cher, ménages et entreprises investissent et consomment moins. D’où moins de production, c’est-à-dire la récession. S’ensuivent du chômage, de la pauvreté, des déficits publics qui se creusent, mais qui s’en soucie ? Moins les entreprises vendent, plus elles baissent leurs prix : l’inflation est vaincue, hourra !

Ce qui est dingue, c’est que le fait de créer volontairement une récession est tellement admis au sein de la profession qu’on a même donné un nom à la montée de chômage nécessaire pour stabiliser les prix, ça ­s’appelle le « ratio de sacrifice ». Oui, oui. Et la mauvaise nouvelle, c’est que Jerome Powell, le patron de la Réserve fédérale (la Banque centrale américaine), a calculé tout seul dans son coin que le ratio de sacrifice allait augmenter. Il va falloir beaucoup de chômage pour ramener l’inflation, actuellement de 8 % aux États-Unis, à 2 %. Et donc de très fortes hausses de taux d’intérêt, qu’il va mettre en œuvre parce que tel est son désir. Comme il l’a déclaré, revenir à la stabilité des prix « prendra du temps » et « va faire souffrir les ménages et entreprises » américains.

Ce qui est sympa, c’est qu’Isabel Schnabel, ancienne professeure d’économie allemande et désormais voix très influente au sein de la Banque centrale européenne (BCE), a déclaré la même chose : une hausse du chômage plus forte que prévu va être nécessaire au sein de la zone euro.

Son argument est toujours le même : l’inflation est une hydre à mille têtes, et si on ne l’abat pas maintenant, elle va grandir, grandir, et devenir incontrôlable. En temps normal, cet argument est déjà très faible : les épisodes d’hyperinflation, rares dans l’Histoire, sont toujours – toujours – liés à des bouleversements de très grande ampleur, révolutions, guerres, putschs, etc.

Mais, cette année, c’est grotesque. Les prix augmentent à cause de raretés bien réelles, qui se foutent du niveau des taux d’intérêt. Leur hausse ne va pas rendre les terres plus fertiles, ni pousser Poutine à nous livrer du gaz à prix cassé. Certes, la BCE ne peut rien à ces phénomènes. Mais qu’elle ne vienne pas ajouter du sang aux larmes qui coulent déjà de nos joues de consommateurs privés de Mikado !

D’autant plus que la récession, nul besoin de la provoquer, elle est en marche. Chose rare dans l’Histoire, elle pourrait concerner simultanément l’Europe, les États-Unis et la Chine. En Europe, le « choc gazier » vide le portefeuille des consommateurs. Faute de clients, les entreprises produisent moins.

En Chine, la folle politique « zéro Covid » a conduit à confiner des mégalopoles entières, empêchant des dizaines de millions de personnes d’aller travailler. Et un gigakrach immobilier menace : partout dans le pays, on voit des immeubles neufs vides de tout habitant, des faillites de promoteurs par paquets de 12, des chantiers laissés à l’abandon. Ne manquait donc plus que le tour de vis de Jerome Powell, qui devrait faire flancher l’économie américaine.

Bref, ni une planète qui brûle ni les files d’attente aux soupes populaires n’ont réveillé les somnambules à la tête des banques centrales, qui utilisent encore et toujours contre nous des raisonnements qui ont toujours été faux.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo Web. Source 


Laisser un commentaire