Que vous soyez au courant !

Une nouvelle fois (si ce n’était que la première !) le gouvernement travestit des vérités relayées à satiété par les médias concupiscents. Voilà à quoi mène l’Union européenne et sa volonté de mise à disposition de la concurrence, des biens ex-nationaux. MC

Deux avis assez convergents


Pour : Le Canard Enchainé. Hervé Lifran. 07/09/2022

Ces consommateurs d’électricité débranchés par la crise de l’énergie. Clients jetés comme des malpropres, trafic de kilowatts, prix survoltés : la libéralisation du secteur a fait merveille…

Allez plutôt voir chez EDF si on y est », rétorquent en choeur GreenYellow, Ohm, Mint Energie, Iberdrola et autres revendeurs d’électricité à leurs clients abasourdis par les hausses démesurées du kilowatt-heure. Et pourquoi se gêner ? Jusqu’à présent, ces start-up multipliaient les offres alléchantes pour les particuliers tout en s’approvisionnant à bon compte auprès d’EDF grâce aux prix très avantageux imposés par l’Etat pour la vente d’une partie de son courant d’origine nucléaire (Arenh).

Aujourd’hui, toutes ces boîtes désertent le marché, incitant les particuliers à repasser dans le giron d’Electricité de France, qui est tenu de les accueillir en appliquant un tarif réglementé redevenu hypercompétitif. De fait, la concurrence ne cesse de se réduire : le 5 septembre, le comparateur de prix disponible sur le site du médiateur de l’énergie n’indiquait plus que 14 sociétés en piste (EDF compris), contre une trentaine il y a environ un an !

Concurrence disjonctée

Cette ambiance de sauve-qui-peut, c’est évidemment la crise qui l’explique. Avant la flambée des cours, les revendeurs faisaient le plein de mégawatts en partie grâce à l’Arenh (49,50 euros le mégawattheure), et en partie en achetant du jus sur le marché libre. Sauf que ce dernier a tellement flambé (il cotait, le 3 septembre, 575 euros le mégawattheure livrable en janvier prochain) que le business de la revente aux particuliers n’est plus jugé rentable.

Certains acteurs, acculés à la faillite, ne se gênent d’ailleurs pas pour tricher avec la loi afin de limiter la casse. Après s’être délestés de leur clientèle avant l’hiver, ces gros malins revendent sur le marché libre (au plus haut) leur stock d’Arenh acheté dix fois moins cher, avant de mettre la clé sous le paillasson.

Ce genre de culbute est, bien entendu, interdit, ceux qui s’y risquent étant tenus de rembourser les bénéfices indus et de payer une pénalité. Sauf s’ils ont disparu dans la nature ! A l’instar de la société Hydroption, qui, à l’automne 2021, a coulé à pic en laissant impayée une sanction de 55 millions d’euros infligée par la Commission de régulation de l’énergie (CRE), chargée de faire la police depuis la libéralisation des prix du gaz et de l’électricité.

Plus classiquement, d’autres patrons se contentent de dégraisser au maximum leur portefeuille d’abonnés avant de revendre la partie rentable de leurs activités (production d’électricité solaire ou éolienne). Ainsi, le groupe Casino a entrepris de se délester de sa filiale GreenYellow, dont le site Internet indique qu’il ne commercialise plus, pour l’heure, d’offre de fourniture électrique.

De son côté, EDF devrait être ravi de voir revenir au bercail une clientèle qui avait été séduite par la concurrence ; mais il n’en est rien. Le coût du kilowattheure variant énormément selon les saisons, l’électricien national craint (comme le confie un ponte de la CRE) d’être victime d’un méchant coup de yoyo : aux beaux jours, certains abonnés pourraient lâcher EDF afin de profiter des bas prix estivaux du secteur privé… avant de rappliquer dès les premiers frimas pour jouir de nouveau de la douce chaleur du tarif réglementé.

De l’eau dans le gaz libéral

Mise en place progressivement depuis 2007, la libéralisation du marché de l’énergie, ouvert à la concurrence, a désormais un peu de plomb dans l’aile. Soucieuse de faire face à la flambée des prix et à la crise de l’énergie, la Commission européenne a ouvert la porte, en août dernier, à un retour provisoire des tarifs réglementés de l’électricité et du gaz pour les PME qui en étaient privées depuis 1er janvier 2021. Cette réforme, expérimentée au Portugal et en Espagne, devrait se traduire par une baisse relative et, surtout, par une stabilité importante des prix.

En France, si les ménages bénéficient toujours, sans limite de temps (pour l’instant), des tarifs régiementés de l’électricité, la loi a prévu que ceux du gaz devraient disparaître à compter du 30 juin 2023. El le gouvernement n’a apparemmen pas prévu d’accorder de sursis…

La longue marche vers l’obscurité

De l’art de faire du neuf avec du vieux… L’obligation d’éteindre les vitrines des magasins et leurs enseignes lumineuses dès minuit sera l’une des mesures phares (si l’on ose dire) du plan de sobriété énergétique que mitonne le gouvernement. Voilà une réglementation qu’elle est bonne… à défaut d’être nouvelle : elle existe depuis un demi-siècle — sans avoir jamais été appliquée.

C’est le 30 novembre 1973, en réponse au choc pétrolier, que le Premier ministre de l’époque, Pierre Messmer, annonce, entre autres mesures d’économie d’énergie, l’« interdiction entre 10 heures du soir et 7 heures du matin de la publicité lumineuse, de l’éclairage des vitrines des magasins et des illuminations des monuments publics ». Pour que le plaisir soit complet, il prohibe également « de 10 heures du soir à 7 heures du matin l’éclairage des immeubles et des tours à usage de bureaux lorsque ces bu­reaux sont inoccupés ».

Quiconque s’est promené depuis dans les quartiers d’affaires (celui de la Défense, par exemple, à l’ouest de Paris) a pu constater que les tours n’avaient jamais été éteintes. Pour les magasins, ça n’est pas mieux. Le lancement rapide de centrales nucléaires (la quasi-totalité du parc actuel a été construite en dix ans) a rendu inutile d’économiser une électricité atomique surabondante dont, aux heures creuses de la nuit, on ne savait que faire.

En 2012, avec le retour des antinucléaires au gouvernement, la mesure retrouve une deuxième jeunesse. A compter du 1 juillet, un décret impose de nouveau l’extinction des enseignes lumineuses entre 1 heure et 6 heures du matin. Deux mois après sa promul­gation, cependant, un nouveau décret reporte l’application de la mesure à… 2018. Pas question de se décourager pour autant. En 2013, un autre texte décide, à compter du 1 juillet, l’extinction des vitrines et des bureaux entre 1 heure et 7 heures (en principe obligatoire depuis quarante ans !).

Ter repetita. En juillet dernier, Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique, a annoncé un décret prescrivant à l’identique les obligations de 2012 reportées à 2018. Retardé, le décret est maintenant annoncé pour la fin de septembre.

Sûr, cette fois sera la bonne !

Pour : Charlie Hebdo. Jacques Littauer. 07/09/2022

Mesdames et messieurs, l’idée la plus bête du monde ! C’est la plus grande bizarrerie de la construction économique européenne: dans les années 1990, le marché de l’électricité (comme tous les autres anciens services publics, la poste, le train…) est progressivement libéralisé. Ce qui ne fut pas l’idée la plus brillante des crânes d’oeuf bruxellois.

Le «marché unique» de 1992 est le grand projet politique de l’époque, et l’ouverture à la concurrence d’anciens monopoles, comme les télécommunications ou le transport aérien, a conduit à de fortes baisses de prix. Alors, pourquoi pas l’électricité ? Sauf qu’elle n’est produite que par très peu d’entreprises. Même si certaines usines ou des particuliers équipés de panneaux photo-voltaïques en produisent, EDF assure l’immense majorité de la production. De plus, l’électricité, c’est de l’électricité, point barre. Qu’elle provienne d’une éolienne en mer ou d’une centrale à gaz, si vous mettez les doigts dans une prise, vous allez ressentir exactement la même chose. Impossible de produire de l’électricité goût fraise ou sans gluten. C’est toute la différence avec le transport aérien, où la concurrence existe en raison de la très grande disparité de qualité de service entre les compagnies : on passe des bétaillères d’EasyJet à des salons privés plus grands que mon appartement, en classe affaires chez Emirates.

D’où ce constat : la concurrence, censée bénéficier au consommateur, est impossible. TotalEnergies ainsi que tous les autres fournisseurs « alternatifs » sont des parasites qui achètent de l’électricité qu’ils ne produisent pas eux-mêmes, et qui la revendent aux entreprises et aux particuliers. En réalité, ils ne font rien. Ils ne rendent aucun service. La seule façon pour eux de gagner de l’argent, c’est de vous abuser d’une façon ou d’une autre, voire de pratiquer la tromperie à grande échelle, comme c’est le cas auprès de tous ces petits vieux escroqués par des démarcheurs.

Comme si cela ne suffisait pas, on a créé une sorte de Bourse européenne de l’électricité. Or tout projet, même le plus simple techniquement, comme un parc d’éoliennes, demande des années pour être mis en oeuvre. Et on ne parle pas des bar rages et autres centrales, où là, il faut compter en décennies. Cependant, sur le marché européen, les acheteurs peuvent se procurer de l’électricité, qui leur sera livrée soit dans un an, soit dans un mois, soit le jour même, avec possibilité pour eux de la revendre tout de suite si le prix grimpe. Hyper utile, non?

Au demeurant, on ne sait pas qui sont les acheteurs ! Sont-ce des investisseurs purement financiers? Des fournisseurs alternatifs ? Nul ne saurait le dire.

Un ancien représentant syndical au sein du comité central d’EDF me donne cet exemple : pour le troisième trimestre 2023 — les mois de juillet, août et septembre le prix d’échange du gigawattheure est actuellement de 385 euros. Or, comme il me l’explique, même en prévoyant une hausse de la consommation avec la clim, et la réduction de production des centrales, qui doivent limiter leurs rejets d’eau chaude dans les rivières, il n’y a aucun problème de fourniture d’électricité en été en France.

Pour lui, le prix devrait être de l’ordre de 50 euros. Qui achète de l’électricité à ce prix délirant de 385 euros, et pour quoi faire? Mystère.

En outre, comme il me le dit, « on a voulu créer un marché, mais personne n’en accepte les conséquences ». Impossible pour les gouvernements de voir la facture des particuliers s’envoler, ou même fluctuer au gré des humeurs du marché. C’est pour cela que l’on a créé un monstre économico-bureaucratique nommé Arenh, pour « accès régulé à l’électricité nucléaire historique ». Voici son histoire.

Lors de la libéralisation, la Commission européenne a un problème : EDF, avec ses centrales, est beaucoup trop compétitive. Le prix de l’électricité en France est plus bas que dans les autres pays européens, ce qui donne un avantage non négligeable à nos industriels, même si on les entend peu remercier l’entreprise publique, qui a financé seule tous ses investissements. Donc, les concurrents d’EDF ne peuvent rivaliser.

Alors comment faire ?

Eh bien, la loi Nome, adoptée en 2010, a obligé l’entreprise publique à vendre une certaine quantité d’électricité à ses concurrents au prix le plus bas possible, le « prix coûtant ». L’Arenh est né. Un quart de la production d’EDF est ainsi vendu aux entreprises européennes au prix fixe de 46 euros le mégawattheure. Tandis que, sur le marché européen, ce même mégawattheure a flirté avec les 1 000 euros ces dernières semaines. En contrepartie de ce mégacadeau, les fameux fournisseurs alternatifs doivent proposer un prix compétitif à leurs clients, ce qui ne veut rien dire. Et puis, il n’y a pas vraiment de contrôles, ils sont de toute façon impossibles dans le maquis des milliers de tarifs proposés par les dizaines de fournisseurs privés. Dieu que c’est beau!

Le marché européen de l’électricité était donc une dinguerie depuis sa création. Même Bruno Le Maire, l’homme qui comprend le moins l’économie en France, a déclaré que ce marché était « obsolète et aberrant ». Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a reconnu récemment que « la flambée des prix de l’électricité montre clairement les limites du fonctionnement actuel du marché ». Tentant de la justifier en disant que celui-ci avait été « conçu dans un contexte très différent », elle appelle à une « réforme structurelle (1)».

Mais il n’y a pas d’issue. Il aurait fallu construire un grand service public européen de l’énergie, bâti sur la coordination des services publics nationaux, comme nous avons été un cer­tain nombre à le proposer à l’époque. Mais, à Bruxelles, dans les années 1990, la folie du marché a trouvé un allié inattendu chez les écologistes et leur haine de l’État nucléocrate. Grâce au marché nouvellement créé, le citoyen-consommateur allait enfin avoir la liberté d’acheter de l’électricité « verte », proposée par de gentilles coopératives.

Mais l’économie repose sur des infrastructures physiques très lourdes que la puissance publique, en dépit de ses très réels défauts – on ne peut pas dire que le choix du tout-nucléaire ou du tout – TGV ait fait l’objet d’une discussion nationale approfondie -, est la seule à être capable de gérer. Et, si on sort des modèles théoriques des économistes, ou, pire encore, de ceux des juristes qui sont à l’origine de tout ce merdier au nom de grands principes de « liberté », le fait est que les entreprises aiment les prix d’achat bas, et fixes.

C’est ce que leur a apporté EDF de la grande époque durant des décennies. Le génie des fonctionnaires de PUE, qui, eux, ne subissent jamais la concurrence, a été de faire crever à petit feu ce magnifique outil de compétitivité de l’économie française. Et, en plus, nous avons appris depuis qu’il existe un truc nommé « transition écologique », qui requiert une maîtrise collective, démocratique – ce qui ne veut pas dire étatique – de la production d’énergie. Bref, mesdames et messieurs les fans de la « construction européenne », ni les entreprises, ni les citoyens, ni la planète ne vous disent merci (reconnaître votre erreur pourrait être une idée).


1. « Énergie : VUE prépare « une réforme structurelle du marché de l’électricité », annonce Ursula von der Leyen » (Le Figaro, 29 août 2022).


Laisser un commentaire