Un duo salvateur dans l’apathie télévisuelle

Gueule d’atmosphère et gouaille au bec, la très populaire capitaine Marleau, héroïne de la série du même nom qui cartonne sur France 2 après avoir galvanisé les prime times de France 3, survole de très haut les afféteries attendues de son sexe, avec un seul plan de carrière : dézinguer tous azimuts l’ordre établi. Ni mec ni gosses à déclarer pour cette figure à nulle autre pareille au très conventionnel pays de la fiction française. Sur le livret de famille de la Calamity Jane des corons, deux mères que la vie n’aurait pas pu faire se rencontrer ailleurs que sur un plateau : la réalisatrice Josée Dayan, 78 ans, et l’actrice Corinne Masiero, 58 ans.

La première a imprimé sa patte sur le petit écran français avec de grands succès populaires (Le Comte de MonteCristo, Les Rois maudits), vient de tourner une nouvelle fiction historique pour France 2, Diane de Poitiers, avec Isabelle Adjani, et a signé au cinéma Cet amour-là, évocation subtile de la relation entre Marguerite Duras et Yann Andréa, irradiée par la présence de Jeanne Moreau. La vie de Josée Dayan a commencé dans un fauteuil de cinéma : sa grand-mère possédait une salle, à Alger, et lui organisait des séances privées pour la protéger des attentats. Son père, pionnier de la télévision algérienne, l’embarquait sur ses tournages.

Corinne Masiero vit toujours dans le Nord, qui l’a vu naître. Elle a grandi « au bout d’une cité », à Douai, famille de mineurs et de militants communistes. Elle a souvent raconté comment elle avait connu l’addiction, la rue et la prostitution, avant que le théâtre donne un sens à son existence. Toutes deux se sont connues en 2008, quand Dayan a choisi Masiero-la-longue-tige (1,80 mètre) pour incarner Violette Retancourt dans son adaptation du polar de Fred Vargas Sous les vents de Neptune. Devant sa télé, le cinéaste Cyril Mennegun la repère alors et lui offrira le rôle-titre de Louise Wimmer, poignant portrait d’une femme qui vit dans sa voiture…

« Marleau, c’est le bébé de Josée », pose, d’entrée de jeu, la comédienne. On souligne sa part de responsabilité : que met-elle dans le biberon de la (sale) gosse? « Un truc pire que la coke », reconnaît celle qui prête à son personnage un vocabulaire plus fleuri qu’une prairie de Monet et une parole foisonnante sur l’injustice sous toutes ses facettes : sexisme, racisme, âgisme, « prolophobie »…

Corinne Masiero tire de son sac un scénario : en marge de chaque page, sa propre version des ré­pliques, semées de tacles qu’elle balance devant la caméra. Ce qui permet d’entendre ce genre d’assertion, inédite à cette heure d’écoute : « Arrêtez de lire « Patriarcat Hebdo ». Les femmes peuvent ne pas vouloir d’enfants ». Face au gratin des « guests » qui se succèdent dans la série, l’actrice apparaît sans maquillage, coiffée d’une chapka, hommage à Frances McDormand dans Fargo, pour donner vie à cette pandore, véritable brigade antimondaine et cinquantaine émancipée — « Les règles, je m’en tape : je suis ménopausée ».

« N’allez pas dire à Josée que sa série est féministe, vous allez vous prendre un vent ! » prévient Corinne Masiero. On retrouve la réalisatrice sous le soleil plombant de juin, à la terrasse du très chic 8ᵉ arrondissement de Paris, cigare inamovible et incorruptible individualisme. D’abord, elle parle de son interprète « vif-argent » et « hypersensible ». Sinon, oui, elle a bien connu et filmé Simone de Beauvoir, mais non, merci, elle n’est pas féministe. « Je suis aussi homosexuelle. Et j’ai horreur de l’idée de communauté ». Malgré la bourrasque annoncée, on insiste, soulignant l’envergure subversive d’un personnage né sous la plume de la scénariste Elsa Marpeau. « Rien n’est théorisé, expédie Dayan. Pour moi, c’est la norme qui n’est pas normale. Mais tant mieux si ça fait bouger les choses: je ne fais pas des fictions Bisounours. »

En écho, Corinne Masiero tacle : « On entend si souvent « ce n’est pas pour notre public… » Là, on a la preuve du contraire. Vlan, dans ta gueule!» On les imagine trinquer à ce braquage… Mais la scène n’existe que dans nos fantasmes. « On parle peu de ce qu’on fait ensemble », dit Masiero. Elles ont beau réfuter le statut de modèles, quand on évoque HPI, la série de TF1 aux scores records, Josée Dayan épingle les troublantes ressemblances avec Capitaine Marleau:  « Leur héroïne [Audrey Fleurot, ndlr] se sent même sous les bras, comme Corinne ! »

Pour le reste, avec son look minijupe-talons-imprimé léopard, la femme de ménage-enquêtrice de la Une ne renouvelle guère l’imagerie du féminin ni celle de la classe populaire. « Corinne et moi, on déteste les clichés », achève la réalisatrice.

« Josée est plus anar que moi ! » assure Masiero. Aux César 2021, pour porter la cause des intermittents, la comédienne a fait une apparition controversée, nue et taguée de slogans. Elle distribue des repas, à Calais, aux réfugiés ; donne un concert de soutien, avec son groupe Les Vaginites, pour une mère en détresse et manifeste autant qu’il le faut. « Sinon, la seule chose que je peux faire, c’est mes petites phrases. » Comme celles où Marleau se paye les actionnaires cyniques ou secoue un collègue : « Mais tu crois à la Ve République ? » Le tout, sur le service public: « C’est à tout le monde, non ? Donc, on peut porter notre voix, s’il te plaît ? »

Dosée Dayan, elle, ne descend pas dans la rue. Sauf en 68, « parce que c’était romanesque ». Mais elle est allée « défendre », sur le plateau de C à vous, le happening des César : « Un coup d’éclat ». On évoque la photo, postée par Corinne Masiero sur Instagram, de son bulletin pour Mélenchon à la pré­sidentielle. «Pas ma came», rétorque la réalisatrice, qui laisse cependant son actrice improviser « ses répliques Gilet jaune ». Sauf exception: « Une tirade sur l’hôpital public qui ne collait pas, selon moi, avec la séquence. Elle a fait la gueule. Mais c’est rare ».

La nature de leur relation ? Amicalement vôtre, pourrait-on dire du duo qui continue de se vouvoyer. « On aime l’irrévérence mais, entre nous, on ne se tape pas sur le ventre », résume Dayan. Cela avait pourtant failli mal commencer: « On m’avait dit qu’elle gueulait, raconte Masiero. J’avais prévenu mon agent :je ne veux pas qu’on me parle mal. Je l’ai découverte courtoise. Elle gueule parce qu’elle a dû s’imposer dans un monde de mecs, ça fait longtemps qu’elle fait des gros « fuck » au monde ».

La première fois où elle est montée sur scène, à 28 ans, la comédienne dit s’être « sauvée ». Josée Dayan, elle, se souvient d’avoir décrété dès l’enfance, plombée par la guerre d’Algérie et les déchirements de ses parents : « La réalité ne m’intéresse pas ». À force de traquer ce qui les rassemble, on leur découvre un amour partagé pour Fellini. Le choix radical du rêve, mais pas la version mièvre des petites filles sages. Celui qui vous rattrape par les pieds, avant l’anéantissement par le réel.


Marjolaine Jarry. Télérama N°3787 – 03/08/2022


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