Taxer les superprofits, pas de mises !

… mais pas que, l’exécutif face à la rue demain par ses refus de ponctionner les gros bénéficiaires alors que les salaires sont de faits retreints (MC)

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, ne veut pas entendre parler d’une taxe sur les superprofits des multinationales. Au gouvernement comme dans la majorité, beaucoup entrevoient le risque politique d’un tel entêtement. Mais personne n’ose le dire trop fort. 

À bas bruit, certaines voix au sein de l’exécutif s’affolent de l’inflammabilité politique du sujet. Officiellement, pourtant, Bercy tient sa ligne : la France ne taxera pas les profits exceptionnels réalisés, à la faveur de l’inflation, par les grandes sociétés du gaz, du pétrole ou du fret. Tant pis si la Commission européenne ou l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) en ont fait la recommandation. Tant pis si le Royaume-Uni, l’Italie ou l’Espagne l’ont déjà mise en place face à la vigueur de la crise.

Le gouvernement français s’accroche, par la voix de son ministre de l’économie, à une position de principe sur le sujet. « Je ne sais pas ce que c’est qu’un super profit », a même lancé Bruno Le Maire, mardi 30 août, devant le patronat réuni à Paris. Trois jours plus tard, son ministre délégué aux comptes publics, Gabriel Attal, a évoqué sur BFMTV « une taxe dont on ne sait pas trop ce qu’elle changerait au quotidien des Français ».

Pas de quoi éteindre un débat qui traverse la classe politique, la majorité mais aussi l’exécutif. Derrière la fermeté de Bruno Le Maire, qui martèle son refus d’« imposer de nouvelles taxes », le pouvoir peine à cacher ses désaccords et son embarras sur la question. Samedi 27 août, Élisabeth Borne, la première ministre, disait dans Le Parisien ne pas « ferme[r] la porte » à l’idée. Et trois jours plus tard, dans l’émission Quotidien, elle affirmait, comme en réponse à son ministre : « Dans la période actuelle, les Français ne comprendraient pas que, parce qu’il y a de l’inflation, des entreprises dégagent des profits exceptionnels. »

Déjà, dans l’été, la majorité avait donné à voir ses tergiversations sur le sujet. Pendant l’examen de la loi de finances rectificative à l’Assemblée nationale, une dizaine de député·es des rangs macronistes avaient publiquement soutenu la mesure. Parmi ces personnalités, figuraient alors le président de la commission des lois, Sacha Houlié, ou les anciens ministres Barbara Pompili, Brigitte Klinkert et Stéphane Travert. Un amendement, signé par Stella Dupont et soutenu par une dizaine de ses collègues Renaissance, avait même été déposé en ce sens… avant d’être retiré en séance publique.

Bruno Le Maire veut rester « le ministre qui a baissé les impôts »

Au sein d’un camp présidentiel peu rompu aux joutes internes, le débat ne se vit qu’à fleurets mouchetés, mais il a le mérite d’exister. Un ministre glisse, par exemple : « Le postulat de Bruno Le Maire n’est pas le bon. Un prélèvement exceptionnel, ça ne va pas dégrader l’attractivité de la France, quand même ! Ça s’explique très bien. »

Par-delà les positions de principe, ce sont deux logiques politiques qui se font face. À Bercy, Bruno Le Maire prépare déjà, bien qu’il s’en défende, la succession d’Emmanuel Macron et la campagne de 2027. « Il tient à son narratif du ministre de l’économie qui a baissé les impôts en France, résume un de ceux qui le connaissent bien. Créer une taxe maintenant, il verrait ça comme un gros pas de recul dans son récit personnel. »

D’autres craignent les conséquences politiques et sociales d’une telle inflexibilité. « La question, c’est l’acceptabilité populaire de ce qui se joue », résume un élu. Traumatisée par l’automne 2018 et l’émergence inattendue des « gilets jaunes », la Macronie guette les moindres signes de colère sociale. À l’unisson d’Élisabeth Borne et sa formule « les Français ne comprendraient pas », certaines voix plaident pour penser la taxe comme un signal à l’opinion.

Si elle semble tentée par l’option, la première ministre s’est toutefois bien gardée de rallier les partisans de la taxation. François Patriat, le président du groupe macroniste au Sénat, tempère l’idée d’une guerre des tranchées en interne : « J’ai participé à des réunions ces derniers jours, à l’Élysée, à Matignon et à Bercy. Je n’ai pas entendu un seul ténor de la majorité qui s’est prononcé pour la taxe. »

Lui assume être « sur la ligne Le Maire » : « Le message des taxes et des impôts est un message simpliste. On a demandé des contributions, Total l’a fait en baissant le prix de son carburant. Il vaut mieux inciter que punir. La solution de la taxe ne viendra qu’au bout du compte, si les efforts qu’on demande ne sont pas là. »

La séquence parlementaire de rentrée, qui s’ouvre début octobre, fera office d’épreuve politique pour l’exécutif. Déjà active sur la question cet été, l’opposition de gauche compte bien enfoncer un coin dans les divisions de la majorité. Et les amendements, refusés – à dix voix près pour l’un d’eux – en août, devraient faire leur retour – et avec eux, des heures de débats. « Ça sera les moments les plus chauds de l’examen du budget », craint un élu de la majorité qui imagine déjà, comme d’autres, que l’exécutif finira par passer en force grâce à l’article 49-3.

Sans attendre l’arrivée du texte au Palais-Bourbon, les groupes de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) ont lancé l’offensive : la France insoumise (LFI) a créé une pétition en ligne déjà signée 70 000 fois, le Parti socialiste (PS) a proposé un référendum d’initiative partagée sur la question… Et, si l’occasion de voter se présente, la majorité a de quoi suer : en plus du Rassemblement national (RN), qui soutient l’idée, une partie des autres groupes d’opposition – y compris chez Les Républicains (LR) – pourrait rallier la gauche.

Un total auquel il faut ajouter les voix de celles et ceux qui, au sein de la majorité, continuent de plaider pour la mise en place de cette taxe. Lionel Causse, député Renaissance des Landes, devrait être l’un d’eux. En août, il avait déjà voté un amendement venu de la gauche, après avoir « regretté » que ses collègues de la majorité retirent le leur. « J’ai voulu aller au bout de cette conviction, qui permettait de donner un signal fort sur la solidarité nécessaire entre ceux qui s’en sortent bien et ceux qui vont un peu moins bien », explique-t-il.

L’ancien élu socialiste assure que ses collègues sont « nombreux » à partager cette position. « Mais c’est vrai que j’ai été un peu surpris de voir mon nom seul dans le tableau des votants, sourit-il. Peut-être que certains ont oublié de voter. » Boris Vallaud, le président du groupe socialiste, tance cette « partie de la majorité qui semble faire et qui fait semblant ». « Dans l’été, le gouvernement n’a pas fait montre de la moindre volonté sur le sujet, souligne-t-il. Ce n’est pas de là qu’il faut attendre une avancée. »

Et si celle-ci venait de l’Élysée, espèrent les macronistes les plus optimistes ? « Oui, il y aura une contribution mais elle ne sera pas dans la démagogie et elle sera ciblée […] de manière intelligente », avait dit le chef de l’État le 14 juillet dans une formule vague. « Borne n’a pas fait sa sortie dans son coin, estime le ministre cité plus haut. Pour l’instant, le président laisse vivre le débat. » D’autres imaginent la taxe en levier de négociation au moment de l’examen du budget, en octobre. Comme une preuve de la culture nouvelle du compromis que l’exécutif assure avoir fait sienne.

Lionel Causse soupire : « Quand il faut donner un signal politique, on ne doit pas attendre d’avoir le couteau sous la gorge pour le faire. » Pourtant favorable à la mesure, un proche du chef de l’État abonde : « Pour moi, maintenant, c’est trop tard. Si on le fait, on dira que l’exécutif a reculé. »


Ilyes Ramdani. Médiapart. Source


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