Désordre à Washington… gesticulations à Pékin !

Le voyage à Taïwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, a semé, la semaine dernière, une jolie pagaille à Washington, chez les alliés asiatiques de la Grande Amérique (Japon et Corée du Sud, notamment) et même à Pékin.

Classée « numéro trois » parmi les hauts responsables politiques US, Nancy Pelosi, 82 ans, avait à peine annoncé, du bout des lèvres, son intention de se rendre à Taïwan (cette île convoitée par la puissante Chine depuis plus de soixante-dix ans — que la fièvre montait à Washington.

A tout seigneur tout honneur, le président Joe Biden a voulu convaincre Nancy Pelosi de renoncer à ce séjour, « à l’évidence risqué ». Echec : tout juste a-t-il obtenu qu’elle ne confirme pas son projet devant la presse au moment où elle bouclait ses valises.

De même, le Département d’Etat (Affaires étrangères), le Pentagone et les chefs militaires, irrités par cette initiative prise sans aucune concertation, ont fait connaître leur profond désaccord. Et sans trop le cacher, en espérant naïvement calmer leurs homologues chinois. Ce fut peine perdue.

Selon les informations recueillies à Washington par des diplomates et des militaires français, le Pentagone a dû « mobiliser » une quarantaine d’avions de combat pour escorter le Boeing de Pelosi tout au long de son périple asiatique. Et quatre pour assurer la sécurité de son arrivée à Taïwan.

Autre décision prise par le Pentagone avec l’accord présidentiel : celle de reporter le tir d’essai d’un missile intercontinental depuis la Californie en direction des îles Marshall (Océanie). Joe Biden et les généraux américains craignaient que ce tir puisse être mal interprété par Pékin.

Mobilisation chinoise réussie

Après son étape à Taïwan, Nancy Pelosi s’est envolée, le 5 août, pour Tokyo, où sa venue n’a pas suscité le moindre enthousiasme. A en croire le Quai d’Orsay, les dirigeants japonais étaient « inquiets », c’est-à-dire « furieux » en langage non diplomatique, des répercussions de son séjour à Taïwan, qualifié d’« intempestif ». Et d’autant plus irrités qu’ils n’avaient à aucun moment été consultés par Washington sur l’opportunité d’une pareille initiative.

Réaction identique à Séoul, où le président de la Corée du Sud ne s’est même pas donné la peine de recevoir Nancy Pelosi, laquelle n’a eu droit qu’à un entretien avec son homologue coréenne. Commentaire d’un diplomate français : « Sans le crier sur les toits, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie craignent, comme la France, d’être entraînés dans un conflit avec la Chine après une initiative imprudente de Washington. »

La plus grande surprise de cette semaine de gesticulations militaires est venue de Pékin, où les réseaux sociaux ont servi de réceptacle aux élucubrations des bellicistes. Comme « Le Monde » (6/8) a été le premier à le signaler, les démonstrations de force auxquelles se sont livrés les généraux et le président Xi Jinping n’ont en rien répondu aux délires de ces ultra-nationalistes. Lesquels s’en sont donc donné à coeur joie, critiquant ou moquant l’armée chinoise, qui, à les entendre, aurait pu abattre le Boeing de Nancy Pelosi et sauter sur l’occasion pour envahir Taïwan.

Pendant plusieurs jours, l’armée chinoise a pourtant réussi une démonstration de force inhabituelle. Résumé de ses exploits tels que les a recensés la Direction du renseignement militaire : avions de combat testant les défenses antiaériennes, manœuvres navales et tirs à quelques kilomètres de ses côtes, lancers de plusieurs dizaines de missiles balistiques Dongfeng, parfois au-dessus de Taïwan ou « en direction » des petites îles japonaises Ryukyu, à quelque 160 et 290 km. Afin de montrer aux alliés de Washington que Pékin a toujours quelques arguments frappants en réserve.


Claude Angeli. Le Canard Enchainé. 10/08/2022