Colombie, Jour de fête à Bogota

Depuis 8 heures au matin, ça n’arrêtait pas (et peut-être même avant, mais je n’étais guère levé).

Ce dimanche 7 août 2022, de toutes parts, des foules bigarrées convergeaient vers le centre de Bogota, la capitale colombienne. La cérémonie d’investiture du président, Gustavo Petto, n’allait pourtant commencer qu’à 15 heures. Mais on n’a pas tous les jours l’occasion d’assister à un moment historique. Et historique, il l’est assurément. Pour la première fois de son histoire, le pays sera dirigé par un gouvernement de gauche.

Dans cette foule, ceux qu’on remarque le plus sont les membres de ce qu’on appelle ici « peuples indigènes ».

Venus du fin fond de la Colombie, en vêtements traditionnels, et certains en coiffe à plumes, ou munis du symbolique bâton de la « garde indigène », mais le plus souvent, juste avec leur tete burinée et leurs habits élimés.

Leur présence n’a rien d’anecdotique, oh ! non, elle témoigne de l’attention particulière qu’accorde le nouveau président à cette population qui se fait assassiner pour défendre ses terres.

Il y a aussi quelques personnes qui brandissent des drapeaux et M-19, la guérilla marxiste dont Gustavo Petro faisait partie il y a une trentaine d’années. Dans un coin, deux bonnes soeurs qui rappellent le temps ou. des curés de gauche prêchaient « la théologie de la libération ».

Ici ou là, des jeunes abondamment tatoués, et bien sûr toute une variété de musiciens métissés à tambour ou à accordéon… Niais, il faut relire Garcia Marquez pour sentir le parfum de réalisme magique qui émane de cette fresque.

Cette masse joyeuse finit par se regrouper au pied d’écrans répartis dans la ville.

Le (on est quand même dans un pays où, quasiment chaque jour, des défenseurs des droits sociaux et de l’environnement se font tuer par des groupes paramilitaires, et où les narcotrafiquants du Clan du golfe ont récemment assassiné une vingtaine de policiers, et offert l’équivalent de plus de 1 000 euros par cadavre de flic). La première ovation survient pour la prise de serment de la vice-présidente, Francia Marquez, afro-colombienne, militante féministe et écologiste. Plusieurs larmes ont alors coulé sur ses visages de la forêt.

Il y a beaucoup de pays, où la notion de gauche et de droite n’est pas en vigueur. Et même quand elle l’est, comme en France, on ne voit plus guère la différence. Or, en Colombie, tout est porté à l’extrême.

La droite est liée à des paramilitaires qui découpent les paysans à la tronçonneuse, et la gauche a longtemps été assimilée à des guérillas qui se livraient à des enlèvements, et faisaient dès lors office d’épouvantaits (ce qui se conçoit).

Ajoutez à cela des pauvres qui sont très, très pauvres, des riches très, très riches, et le terrible saccage d’une biodiversité absolument exceptionnelle. On comprend l’espoir suscité par le nouveau président.

Et quand arrive l’heure de son discours, il mentionne évidemment les mesures annoncées : réformes pour la santé, l’agriculture, l’éducation, l’environnement, la justice sociale (en rappelant que « 10 % de la population colombienne possède 70 % de la richesse»)… Certains journaux titreront sur la « fin de la guerre antidrogues » : ça ne veut pas dire qu’il va faire ami-ami avec les narcos, mais plutôt, devant l’échec d’ùne répression, qu’il compte faire comme les Italiens avec la Mafia, par exemple réduire leurs peines s’ils se rendent à la justice et dénoncent leurs anciens potes.

Mais avant d’appliquer son programme, Petro a déjà pris des mesures très symboliques, comme la nomination au poste de ministre de la Défense d’Ivan Velàsquez Gêniez, un avocat défenseur des droits humains… qui dirigera donc une armée auparavant coupable d’atroces exactions (notamment les massacres de centaines de civils, les faisant passer pour des guérilleros pour gonfler ses chiffres).

On verra dans quelque temps, si le bilan est à la hauteur de l’attente. Mais aujourd’hui, l’heure est à l’espoir et à la joie. Ce n’est pas si fréquent, alors on ne va pas se priver de savourer le moment.


Antonio Fischnetti. Charlie hebdo. 10/08/2022