Combien d’invisibles sur terre ?

De plus en plus de personnes s’estiment ainsi marginalisés…

[…] Le concept d’invisibilité sociale est forgé en 1963 par le psychologue Edward Clifford, alors qu’il étudie le comportement des enfants en groupe, pour définir la place qu’occupent certains d’entre eux, perçus par les autres en tant que simple présence et non comme des acteurs du jeu collectif.

Il différencie

  • la visibilité positive, dans le cas où l’individu est perçu comme contribuant au fonctionnement du groupe ;
  • l’invisibilité sociale, lorsque l’individu occupe une place mais n’est pas perçu comme apportant une contribution ;
  • visibilité négative, quand l’individu est considéré comme gênant pour le fonctionnement du groupe.

En France, le terme émerge en 1982 dans deux travaux sociologiques différents : un premier d’Yves Barel sur la marginalisation de la classe ouvrière ; et un second consacré aux langues maternelles, « une sorte de langue sous la langue, condamnée à l’invisibilité sociale », par le linguiste Jean-Didier Urbain.

Dans les décennies suivantes, la notion sera tour à tour utilisée pour évoquer des pans du monde social aussi divers que les travailleurs étrangers, les maladies professionnelles non reconnues, le travail domestique des femmes, les minorités religieuses ou sexuelles…

Dans un rapport de 2016 consacré à l’invisibilité sociale, l’Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion sociale la considère comme un ensemble de processus pouvant « affecter la profondeur, la durée et l’évolution de situations de pauvreté et d’exclusion ». Mais l’étude dénote l’absence de profil type de « l’invisible social », soulignant que le phénomène est beaucoup plus large que les seules situations de pauvreté et d’exclusion.

La moitié des Français estiment rencontrer « très souvent » ou « assez souvent » « des difficultés importantes que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas vraiment », en premier lieu des problèmes financiers et d’accès aux droits et aux besoins fondamentaux. Ce ne sont d’ailleurs pas les plus pauvres qui s’estiment les plus en proie à ces difficultés peu ou pas prises en compte (56 %), mais les classes moyennes inférieures (58 %).

Le sentiment d’invisibilité se retrouve même chez les ménages aux revenus supérieurs (41 %). « Ainsi, conclut le rapport, l’invisibilité serait-elle à rapprocher de la progression du sentiment de déclassement constaté depuis une quinzaine d’années en France. Plus encore qu’un sentiment d’exclusion, l’invisibilité refléterait donc une frustration et une dévalorisation. »

[…] Puisque ce que nous voyons et entendons constitue notre réalité, être tenu à l’écart de la vie publique revient tout bonnement à une privation de réalité, estimait Hannah Arendt. La vision qu’ont les autres de nous est aussi déterminante pour Pierre Bourdieu, qui affirme que nous sommes définis par notre « être perçu » tout autant que par notre « être ».

Autrement dit, notre réalité sociologique dépend à la fois de ce que nous sommes, et de ce que les autres considèrent que nous sommes.

Cette relégation d’une partie du corps social aux marges a poussé de plus en plus de groupes se sentant exclus à réclamer davantage de visibilité. […]

 Avec la multiplication desmoyens de communication, l’horizon de visibilité s’est élargi. Mais, […] cet espace de visibilité médiatique est structuré de telle sorte qu’il « inclut autant qu’il exclut et confère de la reconnaissance autant qu’il condamne à l’insignifiance ». « Les médias procèdent à une sélection de ce qui est digne de médiatisation et imposent des formes standardisées de représentation dans lesquelles les acteurs et les énoncésdoivent s’inscrire. » […]

Mais être vu ne veut pas dire être considéré. Pour le philosophe Axel Honneth, la visibilité ne garantit pas pour autant la reconnaissance sociale, c’est-à-dire être perçu « comme porteur d’une certaine valeur sociale ». […]

Pour réduire le nombre d’invisibles, il faut aussi redonner la vue aux aveugles.


Romain Jeanticou. Télérama. Source (Extraits)


Une réflexion sur “Combien d’invisibles sur terre ?

  1. Pat 10/08/2022 / 15:39

    Un constat qui explique certainement l’abstention grandissante au moment des suffrages. Et puis cette tendance inarrêtable de l’administration à nous gérer comme des numéros dans un univers de plus en plus virtuel et informatisé.