Qu’est-ce que Chat veut dire !

L’animal, un citoyen comme les autres ?

À l’ombre des pyramides, déjà, le chat est apprécié pour sa grâce nonchalante et son aptitude à défendre le blé contre les souris. Hérodote, dans son Enquête, témoigne, au Ve siècle avant notre ère, que les familles égyptiennes font soigneusement momifier leur chat et en portent le deuil en se rasant les sourcils.

[…]

Descendu de l’autel, le chat va se vautrer de tout son long sur la page blanche de l’artiste.

Quelques exemples, parmi bien d’autres : le poète Joachim Du Bellay, ami de Pierre de Ronsard, compose des Vers français sur la mort d’un petit chat (1558) en hommage à son Belaud, qu’il vient de perdre .

Frédéric Chopin compose, tandis que Valdeck, le chat de George Sand, arpente son clavier, La Grande Valse brillante en fa majeur (1838).

Charles Baudelaire, lui, offre pieusement pas moins de quatre « fleurs du mal » au « chat séraphique, chat étrange » et à ses yeux « mêlés de métal et d’agate ».

Un siècle plus tard, un chat nommé Chopin se roule sur le bureau de Francis Scott Fitzgerald, entre la bouteille d’encre et celle de gin — pendant qu’Ernest Hemingway défend sa Remington contre Snowball, un chat blanc à six griffes.

Colette, plutôt que lutter, préfère faire la part du chat : depuis les Claudine (1900-1903) jusqu’à La Chatte (1933), en passant par Dialogues de bêtes (1904), son œuvre est marquée par d’innombrables pattes.

Sous le patronage malicieux du chat du Cheshire et de son sourire, imaginé par Lewis Carroll dans Alice au pays des merveilles et dessiné par John Tenniel en 1865, […].

Chaque génération a son héros,

  • Félix d’Otto Mesmer dans les années 1920,
  • Grosminet des années 1940 qui traque en vain Titi (tous deux créés par Friz Freleng et Bob Clampett)
  • Le Chat Hercule malmené par Pif (José Cabrero Arnal).

Au long des années 1950, le chat affirme toujours plus son pouvoir perturbateur.

Pour les enfants,

  • Le « chat dingue » de Gaston Lagaffe (André Franquin)
  • L’horrible Azraël qui traque les Schtroumpfs (Peyo).

Pour les adultes, il irradie le mauvais esprit 

  • Le Fritz rayé et quelque peu obsédé sexuel de Robert Crumb
  • Les chats de Siné en forme de jeux de mots.

Bientôt, le matou sera bavard — moraliste ou critique, du gros félin caustique de Philippe Geluck (depuis 1983) au « chat du rabbin » de Joann Sfar (depuis 2002). […]

Mais cet or a son revers, et il est noir. Noir comme le chat des sorcières et la fumée des bûchers. Créature nocturne, silencieuse, griffue et rigoureusement impossible à dresser (comme disait Jean Cocteau, il n’y a pas de chat policier), le chat est estampillé familier du démon par une bulle papale en 1233. Ce qui lui vaut de se faire massacrer tout au long du Moyen Âge puis de la chasse aux sorcières qui ravage la Renaissance. On le jette par sacs entiers dans de grands feux de joie à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste ou du mariage d’Henri IV, afin de se réjouir de ses cris.

Et, quand on ne le flambe pas, on l’emmure : « On a annoncé tout dernièrement qu’au cours des travaux de restauration du château de Saint-Germain les ouvriers avaient mis à découvert une pierre de taille, sorte de caveau au milieu de laquelle se trouvait un chat momifié. (…) Un protocole, tout au moins singulier, qui régissait alors les inaugurations de monuments voulait, pour que la construction soit durable, qu’on introduisît dans les premières pierres un chat vivant (2).  »

Edgar Poe, dans ses Nouvelles Histoires extraordinaires, se souviendra de cet étrange protocole pour son conte Le Chat noir.

Quand l’historien Robert Darnton étudie une manifestation tardive de cette aversion — des apprentis parisiens, au XVIIIe siècle, tuent la chatte favorite de leur patronne, créature mieux nourrie qu’eux —, celle-ci relève pour lui symboliquement de la lutte des classes.

Darnton évoque aussi, bien sûr, le parallèle connu entre le chat et le sexe féminin, sans d’ailleurs s’attarder sur la misogynie que trahit ce féminicide symbolique (3)…

Le matou de gouttière hérissé, feulant et toutes griffes dehors dessiné par Ralph Chaplin devient l’emblème des Industrial Workers of the World, syndicat international fondé aux États-Unis en 1905, et plus largement de l’anarcho-syndicalisme.

Les amoureux des chats, gens volontiers solitaires, se rendent compte en ligne que leur solitude se nomme légion. […] Le chat retrouve sa stature de dieu vivant, au point qu’on lui attribue des vertus curatives : « Selon une étude publiée par des chercheurs en cardiologie de l’université du Minnesota, les propriétaires de chats courent moins de risques de mourir d’une crise cardiaque (4). »

Inexorablement, le chat envahit Internet comme une nouvelle page blanche, mais de dimension internationale. Un de ses nombreux avatars est le lolcatlol étant l’acronyme de laughing out loud (« éclat de rire bruyant ») —, une image combinant un chat forcément mignon et une légende humoristique rédigée dans un anglais de cuisine. Sur YouTube, il triomphe. […]

Et, dans la vraie vie, en tout cas dans les pays « riches », c’est la même déferlante. Aux murs, le chat s’affiche désormais en quatre par trois, du chaton rose de la publicité d’un joaillier au chaton noir d’un couturier.

On a inventé des bars à chats, d’abord à Taïwan puis au Japon, avec succès — au Japon, il a même fallu établir un « couvre-feu » pour que les chats aient un moment de tranquillité. Paris a les siens, comme le Moustache Café, où ils « vivent en totale liberté ».

Le « félin urbain » a même ses hôtels, avec « cat-sitters qualifiés » et « des super jeux, de la place pour courir et de la croquette de haut niveau. Et surtout des papouilles à volonté ! » pour citer la publicité de l’un d’eux (5).

[…]

Le chat qu’on vénère aujourd’hui est curieusement émasculé, […] Il est vrai que stérilisé, toiletté, sentant la fleur et non le fauve (grâce par exemple à Minou Minette, eau de toilette pour chat), voire conçu pour être hypoallergénique, il a perdu peu ou prou l’inquiétante étrangeté des « grands sphinx allongés au fond des solitudes » loués par Baudelaire. […]

[…] [Contentenant nous] des présents que nous recevons de la part du chaton, si semblable à une peluche et si joueur qu’il réveille notre enfance, et du chat adulte, beau comme une panthère et paresseux comme un chausson, qui reste le dernier fauve que nous puissions côtoyer sur cette planète désertée, et dont la présence constante et paisible sauve tant d’entre nous de la solitude.

Dans notre monde mouvementé, comme l’écrivait en 1889 Jules Renard dans son Journal, « l’idéal du calme est dans un chat assis ».


Catherine Dufour, écrivaine. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits) https://www.monde-diplomatique.fr/2018/07/DUFOUR/58809


  1. Eve M. Kahn, « Animal mummies unwrapped », 1er octobre 2015, www.nytimes.com
  2. Kathleen Walker-Meikle, Chats du Moyen Âge, Les Belles Lettres, Paris, 2015.
  3. Robert Darnton, Le Grand Massacre des chats, Robert Laffont, Paris, 1985.
  4. « 11 bienfaits de votre obsession des chats sur votre santé », Le Huffington Post Québec, 25 mars 2015.
  5. Hôtel Aristide, Paris.
  6. Titiou Lecoq, La Théorie de la tartine, Au diable Vauvert, Vauvert, 2015.
  7. Roc Morin, « Comment un parasite présent sur les chats peut détruire votre vie sexuelle — et votre vie entière », vice.fr, 22 septembre 2014.

Shiky 13 mois. Boule pleine de poils. Photo MC. Smartphone Samsung Galaxie. Collection personnelle.

Laisser un commentaire