Balade au royaume des abus roi

Chantage, entente, fichiers truqués, contrats verrouillés : comment les entreprises, en tripatouillant les règles, défient les lois du marché.

Dérogeant aux principes les plus sacrés du capitalisme, les entreprises françaises recourent au coup de vice pour écarter leurs rivales. Et l’Autorité de la concurrence, chargée de sanctionner ces pratiques, a dû sortir le Taser : 873,7 millions d’euros de pénalités en 2021. La récolte du premier semestre 2022 est déjà prometteuse : 310 millions d’amendes distribuées. Energie, optique, vidéosurveillance, alcool, ramassage de déchets, les professions les plus variées ont dérouillé. Avec elles, ce n’était plus la loi du marché, mais celle du marchand.

Exemples

  • L’électricien électrocuté.

EDF a casqué la deuxième plus grosse pénalité de l’année : 300 millions d’euros. Durant la décennie Sarko-Hollande, pour maintenir ses parts de marché dans l’électricité et renforcer ses positions dans la fourniture de gaz, l’opérateur historique a copié les vilaines méthodes des tricheurs du privé.

Un courriel du directeur marketing d’EDF (22/4/14) saisi par les enquêteurs précise ainsi qu’il convient de protéger « les données qui permettent de cibler les clients à plus forte valeur : nature de l’offre souscrite, qualité du payeur, historique de conso ».

Résultat ? Ses concurrents ont reçu des fichiers clients (centralisés par EDF) mensongers. L’un d’eux s’est vu adresser des infos « en majeure partie erronées » comprenant par exemple, « un indicatif téléphonique incohérent avec les coordonnées postales ».

Engie, pour sa part, a « bénéficié » d’un répertoire d’inter locuteurs « situés dans des villes différentes de celles du site concerné ».

EDF a préféré transiger pour échapper à la pénalité maximale encourue : 7,6 milliards d’euros, soit 10 % de son chiffre d’affaires.

De peur de prendre un court-jus ?

  • Des lunettiers pas si bigleux.

Luxottica n’a pas la berlue. Le fournisseur de lunettes (Ray-Ban, Chanel, Dior, Prada, Dolce & Gabbana….) a écopé d’une prune record (contestée en appel) de 125 millions d’euros. Il lui est reprochéd’avoir imposé, entre 2005 et 2014, des prix aux opticiens leur interdisant les remises ou promotions lors de la vente au détail.

Avec l’aide des distributeurs, le lunettier devenu EssilorLuxottica avait instauré une véritable « police des prix », selon la gérante d’une boutique d’optique. Chargé des relations avec les centrales d’achat, un cadre de la boîte franco-italienne résume le business dans un courriel interne du 5 juin 2009 : « Pourquoi vendre une Ray-Ban à 80 euros quand on peut très bien la vendre à 120 euros ? On pourrait argumenter qu’on va en vendre plus, mais cela reste à démontrer; par contre, il est mathématique qu’à chaque lunette on perd 40 euros de marge ! »

La suite l’a démontré, cette stratégie était à courte vue.

  • Des liquoristes assoiffés.

Le 3 janvier 2019, une dénommée Cofepp annonce qu’elle épouse Marie Brizard. La première, propriétaire de plusieurs grandes marques de spiritueux (Poliakov, Label 5, Cruz, Saint James, Old Nick…) prend le contrôle de la seconde (groupe MBWS). Mais le gendarme a découvert dans les documents saisis au siège des futures mariées qu’elles fricotaient depuis juin 2015, bien avant les noces. La Cofepp s’est ainsi fait communiquer les « hypothèses budgétaires » et «projets clés » de Marie Brizard. Dans un échange de courriers de juillet 2018, le président du conseil d’administration de MBWS souligne : «Certaines informations précises dont la communication est demandée (par la Cofepp) concernent des données sensibles au regard du droit de la concurrence. »

Bien vu : 7 millions d’euros dans la poire (Williams)…

  • Des huissiers saisissants de culot.

A Paris et en Seine-Saint-Denis, des huissiers ont créé un « bureau commun de signification » afin de mutualiser les actes, comme les citations à comparaître ou les assignations en justice. Mais, pour entrer dans le cercle de confiance, il fallait sortir le grisbi…

Ainsi, à partir de 2016 (obligation statutaire), les nouveaux adhérents du bureau de Paris devaient allonger un droit d’entrée de 100 000 euros, comme leurs collègues du « 9-3 ». Un ticket porté à 300 000 euros un an plus tard pour les seuls Parisiens. Le gendarme de la concurrence a condamné les 77 officiers publics coupables d’entente à une sanction cumulée de 1,34 million d’euros.

Un exploit (d’huissier) ?

  • Une entente de malade.

En 2015, les centres hospitaliers du val d’Ariège et du pays d’Olmes (Ariège itou) lancent des appels d’offres pour renouveler leurs marchés de transport par ambulance. Comme un seul homme, six sociétés, dont Sannac, présentent une proposition unique, plus chère qu’avec l’ancien prestataire. Le groupement a « asséché la concurrence » et augmenté « les prix au détriment des hôpitaux », juge l’Autorité. Pénalité : 32 600 euros, dont plus d’un tiers pour Sannac, qui, déjà épinglé par la DGCCRF, avait refusé d’en payer l’essentiel. La décision fait l’objet d’un recours.

C’est grave, docteur ?

  • Une addition sucrée.

« Abus de position dominante ». C’est le grief qui a coûté, le 2 novembre, 750 000 euros à la société Tereos Océan Indien. L’entreprise est la seule fournisseuse de mélasse, ce sirop issu de la canne à sucre indispensable pour obtenir l’indication géographique protégée « Rhum de La Réunion ».

Elle a imposé des clauses léonines à deux distilleries, au cas où celles-ci s’aviseraient de se fournir ailleurs que sur l’île : 5 millions d’euros à payer. Par ailleurs, Tereos interdisait de revendre aux distilleries le surplus de mélasse acheté.

C’est soûlant, à la fin !

  • Souriez, vous êtes condamnés !

Le fabricant de matériels de vidéosurveillance Mobotix avait l’oeil sur le réseau commercial. Avec trois de ses grossistes, ce Big Brother allemand a été condamné, le 8 novembre, à 1,4 million d’euros d’amende. Entre 2012 et 2019, Mobotix communiquait en effet à ces trois sociétés des prix de vente « conseillés » qu’elles devaient elles-mêmes répercuter sur les revendeurs sans la moindre marge de manoeuvre. Un système de surveillance orwellien au détriment des consommateurs.

L’entreprise interdisait aussi à ses grossistes de vendre ses marchandises sur Internet. Prétexte : les clients n’auraient pas bénéficié d’un «accompagnement technique associé ».

Mon oeil !

  • Abus divers chez les footeux, les recycleurs, les transporteurs d’animaux…
  • Espace Foot, la société qui commercialise les maillots officiels des grands clubs et autres sous-produits du ballon rond, s’est fait goaler pour avoir imposé des prix minimums à ses franchisés. Les gendarmes de la concurrence ont sifflé un joli penalty à 25 000 euros.
  • Un cartel de quatre collecteurs de déchets écope de 1,5 million d’euros de contredanse pour avoir faussé treize marchés lancés entre 2010 et 2016 par des collectivités de Haute-Savoie. Parmi eux, Excoffier Recyclage, dont le patron, François Excoffier, se trouve être président de la Federec, la fédération des entreprises de recyclage (« Le Canard », 23/3).
  • Coup de patte de velours (65 000 euros) pour Goldenway International Pets, qui s’est engagé à s’amender. En situation de monopole, GIP prescrivait des tarifs prohibitifs aux propriétaires d’animaux domestiques faisant voyager leur bestiole par avion vers Tahiti. Mme Z. a ainsi reçu un devis de 8 130,76 euros pour expédier ses deux chats. Mme C., elle, s’est vu proposer 3 592 euros pour son matou et 5 200 euros pour son cabot. Nom d’un chien !

Odile Benyahia-Kouider et Fanny Ruz-Guindos. Le Canard Enchainé du 03/08/2022


2 réflexions sur “Balade au royaume des abus roi

  1. bernarddominik 09/08/2022 / 12:16

    Le capitalisme et la corruption, mamelle de cette république bananière, dans toute leur splendeur

    • Libres jugements 09/08/2022 / 13:00

      Parce qu’effectivement la corruption n’a jamais existé dans les états ou la dictature est reine ??
      Non, la corruption a malheureusement existé de tout temps et sous n’importe quelle type de gouvernance.
      Reste qu’il y a des pays où la liberté d’expression permet de la dénoncer et d’autres pas.
      Michel