Taiwan – Chine – USA : le malaise

Mme Nancy Pelosi a été reçue en grande pompe à Taïpeh en ce mois d’aout 2022.

Ce n’est pas la première fois qu’un membre du Congrès américain foule le sol taïwanais, mais il faut remonter à 1997 pour trouver une visite d’un tel niveau hiérarchique (elle est le troisième personnage le plus important des États-Unis).

Certes, Pékin n’a pas à dicter le programme d’une élue du peuple mais les provocations ne sont pas forcément la meilleure façon de calmer les tensions sino-américaines et sino-taiwanaises. « C’est une situation exceptionnellement dangereuse, peut-être plus que l’Ukraine, explique l’ancien conseiller pour l’Asie de M. Barack Obama dans le New York Times. Les risques d’escalade sont importants ».

Actuellement, seuls quatorze pays reconnaissent Taïwan : le Nicaragua a rompu, depuis cet article d’octobre 2021 qui analyse les enjeux pour la Chine. Une île au cœur du conflit entre Pékin et Washington

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Attention, l’article qui suit a été édité en octobre 2021

Quel avenir pour Taïwan qui élit son président (en l’occurrence Mme Tsai Ing-wen), qui dispose de sa propre monnaie mais qui n’est pas reconnue internationalement ?

Seuls quinze pays considèrent l’île comme l’unique représentante de la Chine. Si Pékin espère la réintégrer dans son giron, les Taïwanais doutent de plus en plus du slogan « un pays, deux systèmes », et Washington joue sur les peurs.

«L’endroit le plus dangereux du monde », titre The Economist au début du mois de mai 2021. La « une » du magazine est accompagnée d’une image radar de Taïwan, comme si l’île était la cible d’un sous-marin. L’ensemble s’inscrit dans une longue série d’articles aux titres similaires, qui font eux-mêmes écho à une avalanche de déclarations alarmistes sur l’avenir de l’île (1).

Dans un rapport publié en mars 2021, l’influent groupe de réflexion américain Council on Foreign Relations considérait que Taïwan était en train de « devenir le point le plus explosif du monde pouvant conduire à une guerre entre les États-Unis, la Chine et probablement d’autres puissances majeures (2) ».

[…]

Si les déclarations provenant des états-majors ne sont pas dénuées d’arrière-pensées budgétaires (la peur délie les bourses), ces craintes sont néanmoins fondées sur une réalité […]

Les tensions récentes ont une double origine.

  1. L’une prend racine dans l’histoire géopolitique des relations entre les deux rives du détroit de Formose,
  2. L’autre est liée à la place qu’occupe l’île dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

[…]

L’intransigeance [de l’etat chinois] prend racine dans la persistance d’une conception essentialiste de la nation qui considère les liens du sang comme primordiaux : étant originaires du continent, les Taïwanais sont forcément chinois. Ils n’ont pas leur mot à dire à ce sujet, l’histoire et leurs ancêtres parlent pour eux. Or l’histoire, selon M. Xi Jinping et son « rêve chinois » formulé en 2012, après son accession à la tête du PCC, pousse l’ensemble des Chinois à redonner sa fierté à leur pays en effaçant le « siècle d’humiliations » subi à partir de la fin de la première guerre de l’opium (1842) (8). Après le retour de Macao et de Hongkong, Taïwan reste le dernier territoire perdu, la dernière « humiliation ».

Réveil des consciences citoyennes

Nonobstant le différend idéologique qui l’opposait au PCC, ce nationalisme essentialiste, faisant de la régénérescence de la grandeur de la nation chinoise une mission sacrée, était partagé par Tchang Kaï-chek et le KMT, qui l’imposèrent à la population de Taïwan. Avec d’autant plus de facilité que plus d’un million de continentaux, équivalant à 15 % de la population de l’île, y avaient trouvé refuge.

Mais, dans le sillage de la démocratisation de l’île, à partir de la fin des années 1980, le nationalisme chinois est concurrencé par l’identification croissante à une nation taïwanaise ayant certes une partie de ses racines culturelles en Chine, mais également sa propre trajectoire historique et politique. Cette dynamique identitaire aboutit à la première alternance et à la formation d’un gouvernement indépendantiste en 2000.

[…] Sous la présidence de M. Ma Ying-jeou, dix-neuf accords sont signés avec Pékin, qui posent notamment les bases d’un « marché commun des deux rives ». Les échanges en tous genres se multiplient et la dépendance économique de Taïwan à l’égard de la Chine, déjà importante, prend des proportions inquiétantes aux yeux des indépendantistes : 40 % des exportations s’y dirigent. La voie tracée trente ans plus tôt par les autorités chinoises pour parvenir à l’unification pacifique semble devenue une autoroute.

Mais le « rêve chinois » prend fin en 2014. […]

Les enquêtes conduites depuis une quinzaine d’années montrent le renforcement continu de l’identification à une « nation taïwanaise » indépendante et souveraine. En 2020, selon le Centre d’études des élections de l’Université nationale Chengchi, à Taipei, les deux tiers de la population se disaient « uniquement taïwanais », contre moins d’un cinquième en 1992. […]

Deux tendances se dessinent.

  1. D’une part, les relations avec la Chine ne peuvent plus se développer selon la feuille de route de Pékin. L’attractivité économique du continent s’affaisse, et 90% de la population rejette la formule « un pays, deux systèmes ».
  2. D’autre part, chez les moins de 30 ans, le « rêve chinois » est bel et bien terminé. Plus des quatre cinquièmes d’entre eux se considèrent « uniquement taïwanais », les deux tiers pensent que « Taïwan » plutôt que « République de Chine » devrait être le nom de leur pays, et presque autant se prononcent en faveur de l’indépendance.

Les Taïwanais étant devenus sourds aux sirènes de la coprospérité chinoise, Pékin brandit de nouveau la menace militaire. Mais ce changement d’approche se heurte à l’évolution rapide des rapports sino-américains. Depuis la rupture de leurs relations diplomatiques, Washington n’est plus lié à Taipei par un traité de défense. Le Taiwan Relations Act, une loi adoptée en avril 1979, souligne cependant l’importance d’une résolution pacifique du différend qui oppose les deux rives, prévoit la fourniture à Taïwan des armes nécessaires à sa défense et engage à « maintenir la capacité des États-Unis à résister à l’emploi de la force ou d’autres formes de coercition qui mettraient en danger la sécurité ou le système économique et social » de l’île. Tout en évitant de notifier de façon explicite l’hypothèse d’une intervention militaire en cas d’agression chinoise, la formule la rend néanmoins possible ; elle est au fondement de l’« ambiguïté stratégique » maintenue par Washington.

La carte des semi-conducteurs

En fait, aux yeux des États-Unis, Taïwan a toujours été un pion dont la valeur stratégique relative s’inscrit dans des calculs de realpolitik régionale. Or cette valeur est en hausse depuis quelques années. Après avoir été une brique dans la politique d’endiguement du communisme pendant la guerre froide, l’île est devenue le modèle de société capitaliste et démocratique que Washington pensait insuffler en Chine au moyen d’une politique d’« engagement ». Pendant trois décennies, cette approche, associée aux appétits de multinationales y déversant leurs industries polluantes et gourmandes en main-d’œuvre corvéable, a présidé à l’optimisme des dirigeants américains quant à son intégration dans « leur monde ». Encore majoritaire au sein de l’administration Obama, elle a cédé le pas à une perspective plus conflictuelle sous les administrations Trump et Biden. Taïwan y occupe une place non négligeable.

Sur le plan géostratégique, elle reste un maillon essentiel de la première chaîne insulaire qui va du Japon à l’Indonésie, barrant l’accès au Pacifique ouest à la marine chinoise. Au niveau économique, Taïwan est amenée à jouer un rôle capital dans la volonté de Washington de freiner l’ascension chinoise. Notamment dans le projet de l’administration Biden de constituer une alliance des « techno-démocraties ». Les fonderies de l’île produisent en effet la majeure partie des semi-conducteurs de dernière génération, composants indispensables à l’économie numérique mondiale (smartphones, objets connectés, intelligence artificielle, etc.) (11). Les États-Unis veulent s’assurer que ces capacités resteront dans leur camp.


Tanguy Lepesant. Maître de conférences à l’Université nationale centrale (NCU), à Taoyuan (Taïwan), et chercheur associé au Centre d’étude français sur la Chine contemporaine (CEFC), à Taipei. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits)


  1. Cf., par exemple, Gilles Paris et Frédéric Lemaître, « Taïwan, au cœur des tensions entre la Chine et les États-Unis », Le Monde, 15 avril 2021, ou Brendan Scott, « Why Taiwan is the biggest risk for a US-China clash », Bloomberg, New York, 27 janvier 2021 (mis à jour le 5 mai 2021), et Washington Post, 5 mai 2021.
  2. Robert D. Blackwill et Philip D. Zelikow, « The United States, China, and Taiwan — a strategy to prevent War » (PDF), rapport du Council on Foreign Relations, New York, février 2021.
  3. « China could attack by 2027 : US admiral », AFP et Taipei Times, 11 mars 2021.
  4. Lire « Taïwan en quête de souveraineté économique », Le Monde diplomatique, mai 2016.
  5. Nathalie Guibert, « Taïwan : des incursions aériennes chinoises sans précédent », Le Monde, 25 janvier 2021.
  6. Lire Philippe Pons, « L’engrenage de la guerre », dans « Corées. Enfin la paix ? », Manière de voir, n° 162, décembre 2018 – janvier 2019.
  7. « Rétablissement des droits légitimes de la République populaire à l’Organisation des Nations unies », résolution 2758, 1976e séance plénière de l’ONU, New York, 25 octobre 1971.
  8. Lire Alain Roux, « Les guerres de l’opium revisitées », Le Monde diplomatique, octobre 2004.
  9. Lire Jérôme Lanche, « À Taïwan, les étudiants en lutte pour la démocratie », Lettres de…, 28 mars 2014.
  10. « Taiwan vs. République de Chine, le conflit de générations surpasse la division sud-nord », CommonWealth, n° 689, Taipei, 31 décembre 2019 (en chinois).
  11. Lire Evgeny Morozov, « Doit-on craindre une panne électronique ? », Le Monde diplomatique, août 2021.

Une réflexion sur “Taiwan – Chine – USA : le malaise

  1. bernarddominik 08/08/2022 / 09:20

    Il y a une réalité simple: si Taïwan fait partie de la Chine il n’y a aucun doute recevoir un dirigeant étranger est une provocation. Pour moi il n’y a qu’une seule question à se poser: Taïwan est il légitime à demander son indépendance comme en 1948 Israël, ou plus récemment Timor oriental.
    Ou fait il partie indissociable de la Chine et le destin de Hong Kong l’attend .