Dans un vieux train

Pas dans le T.G.V., non ! Ni dans le turbo-train, ni même dans un train corail.

Mais dans un de ces vieux trains kaki qui sentent les années soixante. On s’attendait à l’asepsie fonctionnelle d’un wagon tout en longueur, à l’ouverture automatique d’une porte coulissante. Mais sur cette ligne familière, c’est bien un vieux train d’autrefois qu’on a remis en service ce jour-là. Pourquoi? On ne le saura pas.

On avance dans le couloir. Le premier geste qui change tout, c’est de tirer la porte du compartiment. Dans une bouffée de chaleur électrique et molle, on accède par effraction à une intimité plus ou moins vautrée, plus ou moins distante : on vous toise de bas en haut. Foin de l’anonymat des wagons monolithiques!

Ne pas saluer, ne pas s’enquérir de la possibilité de prendre place relèverait de la barbarie. Il y faut même une sorte d’inquiétude chagrine qui fait partie du rite. C’est le sésame. Ayant requis l’honneur de s’intégrer au salon familial, on y est accepté par un assentiment qui tient du borborygme.

Dès lors, on peut se caler coin-couloir et déplier les jambes. Le regard de chaque passager obéit à une petite gymnastique instinctive et complexe : pause possible sur le sol noir caoutchouté, entre les pieds des occupants; pause prolongée bienvenue juste au-dessus des visages.

Les positions intermédiaires — les plus intéressantes pourtant sont à effectuer furtivement. Mais nul n’est dupe : l’acuité de l’oeil dément alors la pudeur de sa course. Une échappée vers le paysage semble de bon aloi, avec étape sur les cendriers plombés gravés S.N.C.F. Mais c’est en haut, près du miroir clouté, que l’oeil revient se poser à son aise.

Dans un petit cadre métallique, le cliché noir et blanc de Moustiers-Sainte-Marie (Hautes-Alpes) ne suscite pourtant aucun désir d’évasion. Il éveille davantage une vie ancienne, propre aux usages compartimentaux, aux casse-croûte. On y respire presque une odeur de saucisson coupé à l’opinel, on y pressent le déploiement de la serviette à carreaux rouges. On se replonge dans l’époque où le voyage était événement, où l’on vous attendait sur le quai de la gare avec des questions protocolaires :

— Non, j’étais bien. Coin-couloir, un jeune couple, deux militaires, un vieux monsieur qui est descendu aux Aubrais.


Philippe Delerm


Ce texte me ramène aux retour de quelques perm’ en 62-63. J’étais alors appelé du contingent et ce train partant à 23 h 45 de la gare de l’est était quasiment utilisé par les permissionnaires.

Ce train effectuait un périple de nuit en desservant maintes gares de garnisons de l’est de la France, nous laissait avec les nombreux copains affectés dans diverses casernes allemandes, sur le quai de la gare de Strasbourg, au aurore.

Le café en face de la gare, ou nous savions que le service de police militaire ne mettait pas les pieds, nous permettait d’attendre joyeusement les bus navettes desservant nos casernes allemandes, nous évitant entre autres les contrôles tatillons de la douane de Kehl.

Dans ce train, dans ces compartiments ou normalement, nous aurions dû être huit, nous nous arrangions pour n’être que 6 ce qui permettait à deux de dormir par terre, sous les banquettes, deux sur les sièges, deux dans les portes bagages. On dort n’importe où à 20 ans.

MC